OÙ IL EST QUESTION DE SÉRAPHIN LAMPION

Dans mon guide touristique précédent, au pays de notre vache sacrée baptisée Démocratie, j’avais noté comme “ruines suspectes” la Chambre des députés, ses législateurs en berne, et ses exemples parfaits de soumission finale à l’exécutif. Poursuivons la visite !

DES REPRÉSENTANTS EN CHAMBRE

Non contents de se parer de la fonction agonisante de “législateurs”, ces personnages se présentent aussi comme nos “représentants”. Le mot peut être retenu, mais non l’adjectif possessif. Car, s’ils prétendent “nous représenter”, ils nous donnent surtout une représentation, où le billet d’entrée vaut bien plus que le spectacle. Enfin, il leur arrive de ne pas mentir quand ils affirment qu’ils “se représentent”. Évidemment, il faut comprendre la subtilité de la formule et son triple sens, laquelle nous dévoile des chemins tortueux, sur lesquels je vous invite.

Il doit bien y avoir quelque part dans la fameuse Chambre des députés, une photo officielle du président de la République. Ça ne mange pas de pain. Si l’on me demandait mon avis (délirons un peu) je proposerais la bouille de Séraphin Lampion. Bien entendu, ce personnage de la galerie tintinesque est hâbleur, sans-gêne, insupportable, collant comme le célèbre sparadrap du capitaine Haddock. Il s’invite à l’improviste, vous envahit, vous colle sa famille de parasites sur le dos, se goberge à vos frais, vous inonde de remarques où la bêtise le dispute à l’outrecuidance. Et, par-dessus le marché, vous mitonne un de ces petits contrats d’assurance, qu’il pourrait bien signer à votre place, pour vous éviter toute perte de temps.

C’est que Séraphin Lampion est représentant en assurances. Et pour qu’on ne l’oublie pas, il porte ensemble ceinture et bretelles. Un belle assurance de ne pas perdre son pantalon. Fière devise digne d’un héros des représentants. Alors, pourquoi ne pas le montrer en exemple aux députés, dont il serait le représentant ?

Vous ne le savez certainement pas, mais je dois vous confier un secret : j’ai connu Séraphin Lampion. Pas le vrai, bien sûr, qui a dû prendre se retraite des assurances Danzas, mais son double, son élève appliqué, sa parodie majuscule, son époustouflant hologramme. Je puis vous le dire : c’est éreintant, effrayant… et ça vend, et même bien. Il y a des acheteurs comme il y a des électeurs. Alors, tout va pour le mieux dans le meilleurs des mondes des représentants.

DES REPRÉSENTANTS AUX REPRÉSENTATIONS

Après ces quelques lignes, le lecteur déboussolé pourrait me prendre pour un mauvais guide. Mais pas du tout. Nous ne sommes pas perdus, car nous voici en pleine représentation, à condition de bien comprendre que le mot a plusieurs sens.

La représentation, quelle que soit l’acteur sur la scène, est non seulement le spectacle qu’il nous a concocté, mais également l’ensemble des images, des pensées, sensations et des sentiments qui se sont développés en nous à son sujet.

Il ne faut pas croire que la représentation s’arrête au dernier applaudissement (s’il en est). En réalité elle a commencé bien avant, au moment où nous nous demandions quoi faire ce soir, en lisant une affiche, en nous remémorant encore plus loin des souvenirs attachés à nos vieilles mémoires. Il est même possible qu’au moment même où l’acteur développe son rôle, nous le précédions par nos attentes, craintes ou espoirs. Iago va-t-il encore envelopper Desdémone dans ses filets empoisonnés ? Et nous voici chevauchant une représentation parasite, osant le crime de lèse-auteur. Que n’a-t-il modifié sa fin ! Le monde est-il si laid ? La vie est-elle si noire ?

Mais nous continuons, dans la rue, à la maison. Qu’en as-tu pensé ? As-tu aimé le jeu d’Othello ? Etc. Nous poursuivons nos représentations. Elles prennent corps. Elle nous habitent, ou elles nous visitent. Elles nous attirent parfois. Jusqu’où irons-nous ?

Avec les députés et leur chambre, c’est la même chose. La représentation intellectuelle qui nous a été instillée depuis plus de deux siècles est devenue un édifice aussi majestueux que dérisoire, une nécessité parodique de la recherche du mieux-être par lois ad hoc, un théâtre de marionnettes dont la grandiloquence nous fait oublier les ficelles, alors que Guignol et sa bastonnade ont été soigneusement évacués, pour « possibilités éventuelles de pensées suspectes et susceptibles de déclencher des conditionnements qui pourraient mener à des hypothèses haineuses… »

Est-ce un bien ? Un mal ? Personne n’en sait plus rien. Les députés sont-ils les pires acteurs ou les meilleurs ? Ceux qui se prennent les pieds dans le tapis et qu’on retrouve de séance en séance devraient être applaudis pour leur sens de l’équilibre. Et les autres qui déclament ou vocifèrent, dorment ou font des mots croisés, assurent le fond du décor. Ça aussi c’est un beau rôle : utilité, dit-on. Il en faut, comme dans les meilleurs dîners en ville. Mettez une tenancière de maison close entre un évêque défroqué et un stalinien pur jus de betterave, et vous serez assuré d’une belle représentation du monde. Et peut-être ce joli petit groupe se retrouvera-t-il joyeusement à la buvette. Ou en d’autres lieux, si la tenancière avisée leur a murmuré : « Vous savez, j’ai de nouvelles représentantes. »

ET FINALEMENT, LES DÉPUTÉS, À QUOI ÇA SERT ?

Cher lecteur, la question est mal posée. Trop générale, trop filandreuse. Je coupe le fil et reprend mon plan.

En l’état de l’État, les députés ne servent à rien, sinon à être députés, et à nourrir ce que les sociologues appellent « les rituels et les représentations du pouvoir ». Cela se décline à chaque barreau de l’échelle politique, avec ces cinq grands rôles : politique, social, culturel symbolique et esthétique, du président de la République au garde-champêtre (celui que je préfère).

Quant aux députés, je n’en attends que le seule représentation qui vaille (toujours en l’état de l’État) : celle qui nous serait offerte si tous les députés étaient d’opposition.

Opposition, oui, mais forte, hurlante, pointant du doigt, mettant au bûcher les lois liberticides, osant dire que le roi est « à poil », et qu’on s’en tape le coquillard, que ses greluches et greluchons sont du même acabit, qu’à sa frimousse fripée nous préférons celle de Tintin, de Milou, et autres farceurs immortels.

Ça, au moins, aurait de la gueule. Ça ne durerait peut-être pas trop longtemps. Car les lâches se cachent derrière les camions blindés de leur police. Mais au moins, nous aurions eu de vrais représentants… pour une fois !

Antoine Solmer

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