
Questionner l’œuvre, c’est embrasser tous les plans de notre pensée jusqu’à avouer notre ignorance. Œuvre provient de la racine indo-européenne op, avec le sens d’activité productrice. Deux dérivés latins en naissent. Le premier est ops / opis, à traduire par abondance, ressources, force, aide. Le second est opus / operis, qui nous mène directement aux œuvres manuelles avant de nous faire chanter l’opéra. Ayant déterré les racines, je vous laisse explorer [1] les branches et le feuillage, pour revenir à la définition princeps de Littré : « Ce qui est fait et demeure fait, à l’aide de la main. » Le mot, actuellement féminin, était primitivement masculin et le reste, par exemple en architecture, ou dans ce grand œuvre qu’était la recherche de la pierre philosophale, et plus près de nous, dans l’œuvre complet de tel artiste ou auteur. D’une certaine façon, l’œuvre convoque autant la main de l’homme que son testament fonctionnel.
Revenons à notre « brute retrouvée au fond des âges, au regard envahi d’une lueur inconnue ». Retrouvons son regard éclairé, troublé, vivifié, peut-être même apeuré devant son œuvre. C’est que la main – enrichie de la pince pouce / index – nous caractérise dans le règne animal, au point d’être sur-représentée sur notre cortex, et que l’œil est, embryologiquement parlant, une expansion de notre cerveau qu’il enrichit de ses sensations visuelles, et dont il traduit en retour certaines pensées ou émotions. Ces caractéristiques anatomiques et fonctionnelles, pour ennuyeuses qu’elles paraissent, nous ont armés pour reprendre le chemin de l’œuvre au grand œuvre.
Mais où commence l’œuvre ? Par quels mécanismes se développe-t-elle ? Comment s’achève-t-elle ? Comment intervient le temps dans cette affaire ?
Prenons un exemple choquant mais instructif. Regardons un match de boxe jusqu’à la fin, avec un vainqueur et un vaincu. De quelle œuvre parlons-nous ? Du match de boxe considéré dans son déroulement visible, ou de sa longue préparation tant commerciale (les accords entre promoteurs) que physique (l’entraînement des combattants) ? L’historien de la boxe prendra ces différents aspects en compte. Le spectateur emporté par la chaude ambiance de la salle se focalisera sur son champion, hurlant ses encouragements ou ses déceptions. Ensuite, il « refera le match » avec force explications et appréciations. Autant de spectateurs, autant de commentaires, autant de variations sur l’œuvre… dont nous n’avons pas de définition précise.
Nous entrons alors dans un espace d’existant et de non-existant, entre ce que nous voyons (ou croyons voir) et ce que nous pouvons ou voulons penser, si ce n’est imaginer. Le match a bien eu lieu, devant nous, en un lieu précis, en un temps précis, et s’est terminé par un résultat su et connu de tous. Mais l’œuvre-match n’est que le sommet visible de l’iceberg à peine ébauché ci-dessus. Il nous faut maintenant dépasser cette image classique résumée en 10% visibles et 90% invisibles, 10% de beauté majestueuse et 90% d’un tueur caché attendant « son Titanic ». Cet iceberg devant nos yeux, nous attendait depuis des milliers d’années, ayant accumulé ses couches de neige compressées, glissant vers la côte, s’y fracturant, dérivant sur les mers, y perdant de sa matière pour se fondre dans la longue ritournelle du cycle de l’eau.
Ainsi en est-il de l’œuvre-match de boxe, laquelle n’aurait pas accompli les ultimes parties de son cycle si, pour une raison inattendue – l’exemple d’une épidémie ne surprendra personne – aucun spectateur n’avait pu y venir.
Ce que nous savons d’une œuvre réside dans ce que nous croyons savoir. Ce savoir prédéfini, si partiel soit-il, rajoute cependant un nouvel élément partiel. Ainsi vivent les légendes, ainsi vivent les hommes, œuvres d’eux-mêmes et de l’œuvre-univers. Ainsi vit l’œuvre-vie, « Valse mélancolique et langoureux vertige… »
À SUIVRE…
[1] Nouveau Dictionnaire étymologique du français, Jacqueline Picoche


Merci pour ce beau texte. En l’écoutant et le lisant, il me vient ces quelques réflexions :
LE TEMPS DU TESTAMENT
Pour les simples mortels qui vivent, au jour le jour, sans génie ni puissance, l’œuvre peut encore se construire certainement, avec le temps – vous en avez parlé ; et, plus certainement encore, avec le « temps du testament » ; ce qu’on a désiré laisser quand la vie terrestre se clôt.
Dans cette perspective, si l’on n’a pas su en soi-même poser la légende de son œuvre, personne ne le fera à notre place ! Faire connaître l’œuvre fait donc aussi partie de l’œuvre.
Toutefois, chacun peut sentir pour soi-même combien une fin de vie se décline mieux avec le sentiment de l’œuvre accomplie. Le terme d’œuvre conserve alors son plein sens, et même il l’amplifie.
Ces premières réflexions n’étaient qu’une ébauche ; je pense qu’il y a toute une philosophie de l’œuvre à énoncer en rapport avec le temps ; l’approfondirai-je quelque jour, peut-être ?
L’ŒUVRE DE LA VIE ELLE-MÊME
En mettant au monde, un beau jour, la vie qu’elles ont préservée dans leurs entrailles, les femmes qui le font sont magistralement porteuses d’une oeuvre – et quelle oeuvre ! Elles la prolongent ensuite naturellement chaque jour, durant de longues années. Puis cette œuvre de vie, se développe de soi.
Mais considérons, toujours sur cette voie, l’œuvre du créateur : tellement majestueuse, surabondante, dilatée, neuve, en évolution… Elle est gratuite et belle ; on reste sans voix.
LE RELAIS DES CONSCIENCES
Enfin nos consciences, dont l’attention prolonge l’œuvre en la lisant, en l’écoutant, en la contemplant, ne font-elles pas preuve de beaucoup d’amour ? L’œuvre, appréciée ou non, est quelque chose qui se partage.
Toujours est-il, ne soyons pas trop présomptueux ; faisons preuve d’humilité, et de miséricorde… Acceptons que notre œuvre soit ce que nous aurons pu délivrer, à la mesure de notre être et de notre existence.
L’ITINÉRAIRE ET LE PAS À PAS. L’INTENTION
Si petits que soient nos pas, une intention les aura portés, avec continuité, pour donner « le mieux » – réussi ou non, ce n’est pas là l’affaire, car :
— Sage ou non, je parie encore, [dit la tortue]
— Ma commère, il vous faut purger / avec quatre grains d’ellébore…