CHANGER L’EAU DES FLEURS

CHANGER L’EAU DES FLEURS

Ce simple conseil de jardinier amateur n’est pas seulement le titre de l’article mais celui du roman de Valérie PERRIN, son deuxième, paru en 2018 après Les Oubliés du dimanche. J’oublie les compliments de circonstance de la quatrième de couverture, pour me plonger sans tarder dans le bouquin, d’autant qu’il m’a été offert par une personne de bel esprit. Autant dire que je démarre, non en admiration béatement programmée – ce ne serait pas sérieux – mais en parcours de découverte attentive.

Ne déroulons pas le cheminement de toute l’histoire, ce qui gâcherait le plaisir du lecteur futur – je m’avance déjà – mais posons-en quelques repères. Le mot télescopages m’est très rapidement venu à l’esprit par les changements d’époques et de lieux, au point qu’en forçant le trait, j’ai pu penser à Rayuelas (en français Marelle, de Julio Cortazar). En fait, ce serait un Rayuelas d’une deuxième lecture nécessaire pour se replonger dans les détails de l’histoire. Voilà un deuxième compliment, sans « conflit d’intérêt » (expression imbécile à l’usage des nigauds).

Certains préfèreront y voir une écriture type scénario de film, compte tenu de la biographie de l’auteur que je vous laisse découvrir sur Internet. Oublions les comparaisons. Il reste qu’il ne s’agit pas d’un roman linéaire, mais plutôt d’une ligne brisée, ou plutôt de lignes de vie brisées.

J’y insiste, car il m’est rapidement apparu que trop de choses se cachaient derrière la gentille narration de la brave fille sincère, cette Violette Toussaint. Bref, méfions-nous de l’eau qui dort, même dans les vases du cimetière.

Pourtant, quoi de plus calme qu’une vie de garde-barrière bien rythmée à laquelle succède un emploi de gardienne de cimetière bien tranquille ? Au moins en apparence. Toutefois, le train et ses passagers en ombres chinoises, et le cimetière dont l’héroïne tient un journal de bord élaboré – tellement que cela en devient étrange – nous offrent bien des symboles à développer. Au moins ceux de la vie et de la mort, avec ce paradoxe que les vivants du train disparaissent comme les ombres qu’ils sont, sauf à quelques moments privilégiés nés du sourire d’une belle petite fille. Quant aux morts, ceux du cimetière, ils sont les vrais vivants de cette histoire. Vivants et même exubérants, quand leurs vies passées et leurs morts présentes vont se télescoper avec celles des vivants qui les hantent et qui se font hanter par eux. À charge de revanche.

Que cette dernière phrase ne vous lance pas sur de fausses pistes de revenants plus ou moins bien accoutrés. Restons sur terre, avec tous ses dérangements et ses errements, et sous terre, en tranquillité bien méritée. Car, à part quelques personnages protégés (dont le trio des fossoyeurs et un bien gentil curé) tous sont les prisonniers d’amours brisées. Et comme tous les prisonniers, certains veulent sauter les barrières, et d’autres y trouvent une passivité protectrice. Lesquels ? C’est à vous de le savoir en lisant le livre.

Si vous aimez les descriptions méticuleuses, les conseils de jardinier, les confidences d’avant, de pendant et d’après oreillers, les états d’âme et le narratif de la déliquescence, vous serez charmés. Que dis-je, charmés… envahis !

Et si vous n’aimez pas les ingrédients ci-dessus résumés, il vous suffira d’apprécier la qualité de l’auteur, sa maîtrise de l’articulation progressivement enrichie des descriptions répétitives.

Est-ce une erreur d’architecture ? Cela aurait pu l’être, si l’on ne sentait les frémissements progressivement croissants de l’anguille sous roche. Mais d’anguille, il n’en est pas question. Pensez plutôt à la seiche projetant son nuage d’encre dont elle se protège… jusqu’à ce que celui-ci se dissipe, dévoilant l’apocalypse.

Pensez à un drame, le pire de tous pour une mère. Pensez à un crime dont les auteurs… mais il ne faut pas en dire plus.

Tout va basculer. Ce qui n’était que vies misérabilistes se magnifie dans le drame, menant à des résurrections qui ne sont que des enfantements douloureux des personnages eux-mêmes, surtout celui de Philippe, le mari de Violette.

On sent bien que l’auteur s’est retenu pendant des dizaines de pages de le décrire autrement que par des lavis grossiers. Cela en devenait lassant. Mais après, dans ses explosions révélées d’avant et d’après le drame : la transfiguration. Ce lamentable bellâtre obsédé, chevauchant les femelles et sa moto, n’était qu’un centaure épuisant sa sève dans les transports de toute nature. Il deviendra une sorte de chevalier errant en quête de vérité. Mais un chevalier d’ombres, de doutes, de misère, perdu dans un univers où chaque étape l’enduit de sa noirceur. Jusqu’à l’aveuglante vérité, celle qui mène à l’abîme. Car le justicier cherche un coupable innommable.

En somme, Changer l’eau des fleurs aurait pu n’être qu’une bluette, mais nous offre des fleurs vénéneuses, dans toutes leurs variétés, fragiles ou exubérantes, pâlichonnes ou ravageuses, humbles ou envoutantes, des lianes ou une violette.

Et si vraiment le laïus précédent vous a laissé de marbre, alors, oubliez tout, et prenez le livre à rebours. Il deviendra ce qu’il est aussi : un très bon polar.

Comme mon article ressemble à un coup d’encensoir, j’y rajoute une gousse de poivre.

Cher auteur, vos descriptions méritent une excellente note : fleurs, confitures, plantations, chiffons, etc. Je n’y reviendrai pas. Mais vous êtes restée femme.

Ce qui manque, surtout avec un personnage comme Philippe Toussaint, c’est sa moto. Pour vous, celle-ci n’est qu’une sorte d’OVNI, d’objet de vitesse non identifié. Mais il y a autant de pièces fragiles et subtiles dans une moto que dans vos plantations si bien décrites. On aurait aimé entendre des bruits d’échappement, des couinements de freins, des aspirations de carburateurs, des soupapes frémissantes, des claquements de vitesses. On aurait aimé que Philippe ait de temps à autre les mains dans le cambouis.

Vous le laissez prendre toutes les femmes comme des objets à brutaliser, mais il vous a manqué de décrire sa conduite à moto. Car un virage tenu au pied, une accélération vrombissante, un guidon finement tenu, c’est aussi une symphonie dont l’apparente brutalité nécessite une harmonie sans laquelle le bitume frappe sans état d’âme.

Je me permets un conseil. Lisez The Mint (La Matrice, en français) de Thomas E. Lawrence, le célèbre Lawrence d’Arabie. Vous y apprendrez que sa moto qu’il appelle Boanerge, l’aime. Et c’est pour cela qu’elle lui donne quelques miles de plus par heure.

Me voici donc « viré » comme critique littéraire. J’ai encadré Changer l’eau des fleurs, par deux autres livres que j’aime.

Et alors ! Si c’est ma façon de remercier le bel esprit qui m’a fait découvrir le cimetière de Violette et sa galerie de fleurs. Si je recommande ce livre… Si j’enfourche ma liberté… N’est-ce pas l’essentiel, pour moi autant que pour l’auteur ?

 

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