LE PHÉNIX DE LA GRANDE CHARTREUSE

 

LE PHÉNIX DE CARLOS ABBA
LE PHÉNIX DE CARLOS ABBA

Si vous passez par Saint-Pierre de Chartreuse, au col de Porte, quelques arbres vous attendent. Ils ont la caractéristique d’être et de ne plus être, car de leur bois d’origine repris en main et en outils par l’homme, ils sont devenus œuvres sculptées, symboliquement redonnées à la forêt. Un premier cycle se termine, né des forces liées de la nature exubérante et de l’homme outillé. D’autres cycles attendent, à naître du regard du visiteur. La vie prise en main par la volonté se livre au hasard du vagabondage de corps et d’esprit.

Quelques œuvres rythment le chemin. Elles témoignent des Rencontres de sculpture 2017 en Forêt d’exception Grande Chartreuse ®.

Nommons-les : Hybride de Jonathan Bernard, Récréation de Guy Lafond, Le retour du lynx en Chartreuse d’Alexandre Philippet, Lybie de Laurent Reynès, et Le Phénix de Carlos Abba.

C’est la dernière (Le Phénix) qui donne vie à ce billet, encore que chacune d’elle eût mérité le sien.

Tout d’abord, je reprends in extenso le texte par lequel Carlos Abba présente son œuvre :

« Le phénix est l’oiseau mythologique symbole de la nature cyclique de la vie. La mort et la résurrection bouclent le cercle de l’éternité de l’esprit qui donne à l’homme le pouvoir de renaître de ses cendres en abandonnant ses illusions qui l’ont asservi jusque-là. Mourir et renaître signifie donc choisir d’abandonner des attitudes déterminées, certaines actions et situations, ainsi que de façons de penser pour aboutir au même résultat. Quand l’homme ressent le besoin de changer, il rompt instinctivement avec ce qui est ancien et statique et doit faire face à une nouvelle croissance. En effet, l’immobilité de l’homme fait partie de la sécurité de son territoire et il ne veut pas le perdre.

Dans cette œuvre, le phénix devient le double symbole de la renaissance car, à travers la sculpture, le tronc prend une nouvelle forme de vie, tout en conservant sa forme originelle et ses racines. »

Nous voilà donc entrés dans une forêt enchantée d’homme. Ce n’est pas un château abritant un ogre, une bête ou une belle, qui nous attend, mais une nature morte revivifiée et un phénix symbolique dont l’artiste a retenu un stade.

Tout symbole nous offre au moins deux interprétations possibles, contradictoires et possiblement complémentaires. Telle est la version courte. Dans une version plus longue, nous verrions apparaître des voies multiples, chacune devenant pluri-divergente, jusqu’à organiser un labyrinthe oubliant la géométrie basique à deux dimensions pour oser la troisième, et enfin découvrir les suivantes, jusqu’à l’infini de la vie.

En revenant à la présentation de l’artiste, nous voyons qu’il porte sa réflexion sur les illusions asservissantes de l’homme et sur la solution qui passe par l’instinct de rupture et de nouvelle croissance. Il n’y a aucune raison de ne pas être d’accord avec cette approche. Mais il n’y a aussi tant de raisons de la dépasser. Encore faudrait-il entamer une ou plusieurs longues discussions avec lui pour nous en enrichir vraiment dans un cadre mutuel.

N’en ayant pas l’occasion, contentons-nous d’en poser quelques pistes. D’une légende à l’autre, le phénix est cet oiseau rouge flamboyant qui occupe les pensées égyptiennes, grecques, latines, juives, chrétiennes, avec tant de représentations culturelles, artistiques, L’oiseau de feu de Stravinsky n’en étant qu’une des versions.

Mais si nous considérons le travail réalisé par Carlos Abba, nous devons convenir qu’il a épuré son Phénix, jusqu’à une forme épineuse, émergeant d’un berceau asymétrique dont on peut imaginer qu’il représente deux flammes du brasier d’où émerge l’oiseau.

Par ailleurs, les différentes sources diffèrent par les délais de vie accordés à l’oiseau dans des proportions énormes. Pour être plus clair, l’une d’entre elles au moins ne lui accorde qu’une métamorphose. Et rien ne nous empêcherait d’imaginer la nôtre, où l’oiseau, pour une raison quelconque aurait parcouru sa vie d’une façon telle que la reviviscence dans le brasier ne lui soit pas accordée, ou alors très partiellement, menant à une déformation monstrueuse.

Alors toute approche de la date fatidique ne serait qu’une montée d’angoisse, cette variante contrastant pleinement avec l’habituelle « tranquillité » des résurrections mythologiques classiques. Angoisse qui amènerait à un bilan de vie, dont nous ignorons qui en sera l’examinateur pointilleux.

Le phénix ne serait-il qu’un symbole d’espoir ? Une forme de rachat et de remise de l’ouvrage sur le métier ? Pourquoi pas ? J’avoue préférer penser que celui de Carlos Abba nous présente la dose d’angoisse nécessaire pour nous en rendre plus proches.

Si tant est que nous soyons émerveillés par l’antique langue des oiseaux, laquelle nous ramène à un âge d’or bien oublié, le phénix est peut-être le pendant, malgré tout optimiste, du vautour occupé éternellement à dévorer le foie de Prométhée.

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