L’échec du succès – ( II ) : Retour sur images.

 

LE PASSÉ MARQUE LE TEMPS À VENIR
LE PASSÉ MARQUE LE TEMPS À VENIR

L’Histoire est un formidable fournisseur d’explications pour qui veut bien écouter ce qu’elle dit, sans lui imposer une “grille de lecture” préalable.

Malheureusement, cette idée simple est rejetée par des gens dont la micro-culture historique et autre tiendrait dans un dé à coudre… Pourtant, il faut se souvenir que, avant celle qui nous ronge, l’Histoire a connu nombre de crises, parfois très  graves, dont la plupart ont été le signal séparateur entre une civilisation déclinante et celle qui veut la remplacer. Et si les crises précédentes nous semblent “moins pires” que celle qui nous frappe, chaque drame qu’a vécu l’humanité a été “à nul autre comparable”.

En simplifiant un peu les complications inhérentes à tout ce qui met un facteur humain en cause, l’Histoire nous laisse voir, à défaut de l’enseigner clairement, que la succession des “paradigmes” qui ont caractérisé les “civilisations” successives, a toujours été ponctuée par des crises violentes, presque à chaque fois qu’un nouveau paradigme prenait la place de celui qui se croyait jusque là bien installé, pour durer.

Cette caractéristique se vérifie pour toutes les civilisations, qu’elles aient été européennes, asiatiques, amérindiennes, africaines (On nomme paradigme une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent).

Les rapports entre une civilisation, une culture et une religion (c’est la même chose sous des noms différents), qui ont fait couler beaucoup d’encre, sont de nature épistémologique, mais incontestables.

Nous mourons de refuser cette évidence : l’Homme ne vit pas que de “nourritures terrestres”. Les musulmans s’en souviennent, mais nous l’avons oublié… d’où leur  supériorité apparente sur nous, si nous ne nous ressaisissons pas très vite : ils ont un avenir, et nous, pas, en l’état actuel du mouvement des idées. Et pourtant, comme le disait Serge Reggiani dans une bien jolie chanson : “Il suffirait de presque rien”…

L’exemple le plus frappant de la force de l’esprit sur la chair se situe il y a 2000 ans environ, dans un monde où régnait “la Sagesse”, socle et modèle de la civilisation grecque qui avait séduit les Romains qui lui avaient ajouté une composante : la force. Cette référence a été bouleversée par l’explosion de la Révélation chrétienne (traumatisme brutal mais fort) : il ne fait pas de doute que la naissance d’un petit enfant juif près de Jérusalem, vers ce qui allait devenir à jamais “l’an Zéro”, a été le plus grand choc jamais reçu par l’humanité. Aucun autre événement, ni avant, ni depuis, n’a eu des conséquences aussi énormes. Le puissant, l’immense Imperium romanum s’est adapté, et un nouveau paradigme a remplacé l’ancienne “Sagesse” : “l’Ordre” romain s’est imposé comme le modèle d’un monde nouveau (ils parlaient de “Pax romana”, dont nous avons fait, longtemps après, une “Pax franca” lorsque l’ordre et la paix régnaient dans l’Empire français, pour le bien de tous – et surtout  pour le bien des plus pauvres. Mais ça… c’était avant ‘’le début de la fin’’…).

Toujours est-il que le théologien Origène (le plus grand génie du christianisme antique avec saint Augustin”, disait le cardinal Daniélou, oubliant saint Paul) affirmait, en l’an 248 : “Tout le monde sait que [Jésus] naquit sous l’empereur Auguste qui, ayant soumis à sa domination la plus grande partie des hommes, les avait comme ramassés en un seul corps” (rappel : Octave-Auguste (27 avJC /14 apJC) fut. le premier des Empereurs romains).

C’est peut-être le moment où jamais de rappeler qu’une civilisation est d’abord “la cristallisation d’une spiritualité” (M. Onfray)... ce qui devrait inquiéter tous les “assassins de Dieu”, les adorateurs du dieu “Progrès”, les laïcards extrêmes et les “libres-penseurs” pitoyables… Et même, un tout petit peu, les athées sincères.

Quelque 500 ans plus tard, ce monde s’est effondré dans les secousses terribles de la fin du monde romain, et un autre modèle a remplacé cette formidable civilisation qui semblait éternelle. “Sic transit gloria mundi…”. Reposant principalement sur “la Foi” (alors exclusivement catholique –καθολικός, katholikos, veut dire “universel” ), on l’a appelé “moyen-âge”, longtemps regardé de haut et dont les historiens redécouvrent la spiritualité.

Cinq siècles plus tard, il se finira dans le “bas moyen-âge”, avec les famines, les violences et les pestes des 14 et 15e  siècles. Seule certitude de ce temps : la mort était partout, et c’est donc “le Salut” de l’âme qui devient ‘’LE’’ paradigme jusqu’en 1492 où  l’islam, triomphant à l’orient, est stoppé en Europe et où l’or des Amériques inonde l’Espagne, le Portugal, puis l’Europe : les ‘’galions’’ transportent 20 000 tonnes de ’‘Tumbaga’’, or et argent mélangés, qui amènent l’éclosion du “Cinquecento” et la Renaissance, période faste s’il en fut.

On oublie aussitôt la mort, le Salut et même la Foi, et on se tourne vers la Beauté, la Culture (antique, de préférence : c’est plus rassurant !), et, grande nouveauté, l’Homme : c’est le triomphe d’un premier “Humanisme” qui, sous de formes assez stables, durera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (l’Encyclopédie date de 1772, la Terreur de 1793), où un nouveau dieu va naître, le dieu “Progrès”… qui n’atteindra pas, non plus, les 500 ans fatidiques, le “Progrès” dont on va parler après la seconde révolution industrielle n’ayant plus rien à voir avec le dieu-Progrès des Lumières : celui dont rêveront la fin du XIXe puis le XXe siècles sera technique d’abord, et social ensuite… alors que celui dont parlait Voltaire était avant tout “humain”.

Chose étrange, nous en sommes à peu près restés là, et force est de constater que, depuis un siècle, très peu d’idées qui ne soient pas de nature technique ont vu le jour… Est-il si surprenant que “tout craque” autour de nous ?

Nous nous demandions hier s’il y a eu d’autre périodes de “crise” dans l’Histoire, et la réponse est : “Oui” : une à chacun des sauts de civilisation, au moins. Chaque changement de modèle a en effet été accompagné de convulsions plus ou moins violentes qui caractérisent chaque “apparition d’un nouveau paradigme”…

La question qui surgit aussitôt est “Serions-nous dans le cas de figure où un nouveau changement de paradigme est possible, prévisible, voire visible, déjà ?”, et la réponse devrait faire peur, car n’en déplaise à tous les cuistres qui ratiocinent et pontifient sur un “monde d’après” dans lequel ils projettent tous leurs fantasmes irréalisables, indésirables et dont aucun n’est, même, souhaitable… chaque nouveau paradigme est arrivé précédé ou escorté de périodes de violences et de malheurs, dont nos contemporains n’ont évidemment ni envie, ni besoin !

Il faut une belle myopie pour ne pas voir que le monde dans lequel nous vivons a perdu tous ses repères, hypothèse qui semble la plus évidente, la plus incontournable, puisque nous avons tourné le dos à la Sagesse et à l’Ordre et que nous avons perdu la Foi (je parlerai de l’Islam une autre fois), puisque nous avons totalement égaré la Beauté en chemin (l’Art contemporain et les musiques actuelles donnent envie de souscrire à cette idée…) et que nous sommes en train de perdre tout espoir dans le Progrès (et avec juste raison… C’était, avec sa dégénérescence en “–isme”, sans doute le pire de tous les dieux de substitution, les Veaux d’Or et les fausses religions athées (en ‘’–isme’’) auxquels nous nous sommes adonnés)…

Il nous reste à comprendre le “pourquoi” de cette déchirure : elle a beau “coller” avec le rythme cyclique (autour de 500 ans) que nous avons pu constater, sa brutalité est pour le moins déconcertante. Quand et pourquoi avons-nous laissé tomber la confiance (toujours imméritée, trop souvent excessive) que nous avions dans le faux dieu Progrès ? Et ensuite ?

(à suivre)

H-Cl.