LE CINQUIÈME EXTRAIT
Après le thème de la volonté, Alexis Carrel nous propose une tâche relativement étrange : découvrir son âme (la nôtre). Étrange, vraiment ? Lisez et faites votre propre jugement.
DÉCOUVRIR SON ÂME
Dans cette délicate entreprise, il faut d’abord trouver sa propre âme. Cette prise de contact, chacun peut l’effectuer, quels que soient ses soucis, sa fatigue, la grandeur ou l’humilité de son travail. Il suffit pendant quelques minutes, matin et soir, d’imposer silence aux bruits du monde, de se retirer en soi-même, de s’instituer son propre juge, de reconnaître ses erreurs, de faire son plan d’action.
C’est à ce moment que ceux qui savent prier doivent prier. « Aucun homme n’a jamais prié sans apprendre quelque chose », disait Ralph Waldo Emerson. La prière a toujours un effet, même si cet effet n’est pas celui que nous désirons. C’est pourquoi il faut, de bonne heure dans leur vie, habituer les enfants à de courtes périodes de silence, de recueillement et surtout de prière.
Certes, il est difficile de découvrir le sentier qui descend à l’intérieur de notre âme. Mais une fois initié, tout homme peut, quand il le veut, pénétrer dans le calme pays qui s’étend au delà des images des choses et du cliquetis des mots. Alors, l’obscurité se dissout peu à peu ; et, comme une source paisible, la lumière se met à couler au milieu du silence.
La première règle est, non pas de cultiver son intelligence, mais de construire en soi la charpente affective qui sert de soutien à tous les autres éléments de l’esprit. Le sens moral n’est pas moins indispensable que le sens de la vue ou celui de l’ouïe. Il faut s’habituer à distinguer le bien du mal aussi nettement qu’on distingue la lumière de l’obscurité, ou le silence du bruit. Ensuite, s’imposer l’obligation d’éviter le mal et de faire ce qui est bien. Mais éviter le mal demande une bonne constitution organique et mentale.
Or, le développement optimum du corps et de l’esprit ne se réalise pas sans l’aide de l’ascèse. Les athlètes, les hommes de science, les moines se soumettent, les uns comme les autres, à des règles strictes de vie et de pensée. À ceux qui veulent promouvoir en eux l’ascension de l’esprit, aucun excès n’est permis.
La discipline de soi-même reçoit toujours sa récompense ; cette récompense est la force, et la force apporte la joie; joie intérieure, silencieuse, inexprimable, qui devient le ton habituel de la vie.
Cette attitude physiologique et mentale, si étrange qu’elle puisse paraître aux pédagogues et aux sociologues modernes, constitue néanmoins le fondement indispensable de la personnalité. Elle est comme un aérodrome, d’où l’esprit peut prendre son essor.
Il s’agit alors de faire grandir peu à peu les qualités qui donnent sa grandeur au caractère. Avec son expérience vingt fois séculaire, l’Église place avec juste raison, au début de la voie montante, l’examen des défauts, la purification des sentiments et de l’intelligence, et la volonté du progrès moral.
Il est essentiel de suivre ce précepte et ensuite d’acquérir la droiture intellectuelle, l’amour du vrai et la loyauté.
Plus que les philosophes et les prêtres, les savants engagés dans la recherche expérimentale connaissent l’absolue nécessité de ces qualités. Car une faute, même vénielle, contre la vérité, est immédiatement punie par la faillite de l’expérience.
Dans les dangers de notre vie collective comme dans les dangers de notre (vie) individuelle, seule la vérité peut nous sauver.
La route s’élève lentement le long des années. Au cours du voyage beaucoup s’enlisent dans les fondrières, tombent dans les précipices, ou se couchent sur l’herbe tendre au bord du ruisseau et s’endorment pour toujours.
Dans la joie ou la douleur, la prospérité ou la misère, la santé ou la maladie, il faut néanmoins continuer l’effort. Se relever après chaque chute ; acquérir peu à peu le courage, la foi, la volonté de pouvoir, l’esprit d’entraide, la capacité d’amour; enfin, le détachement. Ces éléments non rationnels de l’esprit, constituent l’armature de la personnalité.
La logique n’entraîne jamais les hommes. Ni Kant, ni Bergson, ni Pasteur n’ont été aimés par leurs disciples comme Napoléon par ses soldats.
C’est seulement par sa capacité de justice, d’amour et de détachement que le petit peut devenir supérieur au puissant, au grand et que le puissant peut devenir grand.
L’ascension de l’intelligence est aussi impérative que celle du sentiment. En même temps que nous forgeons notre caractère, nous devons développer nos activités intellectuelles : activités que l’école a atrophiées presque autant que les activités morales.
MA LECTURE
Au fil des extraits il m’est apparu présomptueux d’oser appeler ce chapitre « mes réflexions » après celles de Carrel. Mieux vaut tard que jamais. Et puis « ma lecture » est plus engageant, me semble-t-il pour que d’autres ajoutent les leurs. À vos claviers, donc ! Et moi aussi !
Carrel nous propose d’entrée une « tâche délicate », et j’ai osé la qualifier d‘étrange. Certes, ces deux qualificatifs ne s’opposent pas, mais ils suivent des chemins différents : rassurons-nous, pour viser au même but, découvrir son âme.
UN GROS MOT
Le « gros mot » est lâché : âme. En ces temps de désertion et désertification spirituelle, la « chose » paraît bien inconsistante par suite de la négation du spirituel, du relativisme obsédant, de la dissection du vivant qu’est le wokisme (entre autres), du consumérisme forcené (même s’il s’agit de consommer de l’écologie bien orientée anti-humaine), et de tant d’autres activités par lesquelles le seul perdant est notre être profond. Donc, un « gros mot », qui, si cela continue, ne sera admissible qu’au criquet en voyage, au rhinocéros en sa cure de boue, ou au caniche dont on sait depuis Céline et son Voyage que son infini s’appelle amour. Mais pour l’homme, allons donc. Circulez disent les policiers de la pensée. Il n’y a rien à voir.
Rien à voir ? Voire ! Mais rien à trouver, c’est une autre paire de manches. Je n’entrerai pas ici dans le dédale des religions à ce sujet. Il suffit de s’y référer. Mais il faut savoir que la question de l’âme a fait couler bien de l’encre (c’est mieux que du sang) lors des disputes médicales entre les « animistes » et les « machinistes », dont notre René bien connu, Descartes de son nom. Car ce dernier postulant l’existence de « l’animal-machine », ouvrit la voie à La Mettrie qui en tint pour « l’homme-machine ». Et une âme dans l’homme-machine, cela doit ressembler à une pince-étau, ou à un mobile de Tinguely, au mieux. Bref, ça peut rouiller, se coincer, et au prix d’une heure de garagiste…
Allons, soyons sérieux. Si sceptiques soient bien des humains, rares sont ceux qui signeraient un contrat de vente de leur âme au diable. On ne sait jamais… Mais ne nous moquons pas. Ou alors, d’un rire diabolique.
UNE DÉFINITION ? NON, DES PROPOSITIONS
Tout cela pour dire que Carrel ne nous propose aucune définition de l’âme, au moins dans cet extrait. Quant aux 126 pages précédentes, elles fournissent 23 propositions où le mot âme apparaît, sans que jamais ne se dessine une définition telle que l’on attendrait de cette fameuse pince-étau dont je parlais plus haut. Et cela est bien, car consubstantiel à ce mystérieux élément dont certains ont pu dire qu’il était l’organisateur central de notre vie.
Par contre elles insistent sur l’indispensable noyau que représente cette âme, tant pour les hommes que pour les civilisations. Un noyau qui lie la matière et l’esprit, et qui trouve un de ses principes en l’amour, tant celui du couple que » l’antique besoin […] de s’unir à cet être immanent dans toutes les choses qui, sans s’épuiser dans la nature, ainsi que le Sage d’Héraclite, la domine à la manière de Javeh et, comme le Dieu de saint François d’Assise, a pour nous l’affection d’un père. » Un noyau dont il relie la croissance à la célèbre formule de Bergson concernant la formation de la personnalité : « la création de soi par soi », richesse structurelle dont « tous, ignorants et savants, pauvres et riches, jeunes et vieux sont également capables, s’ils le veulent obstinément… »
Très opportunément, et j’y souscris pleinement, Carrel constate que « Par une aberration étrange, les civilisés ne prennent aucun souci du progrès de leur âme. » C’est dire si nous avons besoin de prendre des leçons au-delà de nos frontières. Et aujourd’hui plus que jamais. En tout cas, là où c’est encore possible.
RETOUR AU TEXTE DU JOUR
Il devient donc compréhensible que Carrel nous guide, sans définition, mais avec la volonté affirmée (revoir l’extrait numéro 4) de pratiquer, d’imposer silence aux bruits du monde, de se retirer en soi-même, et de pratiquer un examen de conscience. Mais sans mollesse. Être juge de soi-même est un jeu risqué. Il est clair à ce sujet : même et surtout « la prière a toujours un effet, même si cet effet n’est pas toujours celui que nous désirons ». Eh bien, diront certains, il ne manquait plus que cela !
C’est que, prévient Carrel, « il est difficile de découvrir le sentier qui descend à l’intérieur de notre âme ». Surtout, ajoutera le sceptique, sans panneau indicateur ni description de l’objet qu’on cherche. Alors Carrel prévient : les panneaux indicateurs, c’est à nous de les définir, de les planter, et d’avancer. Et comme nous sommes de bons Français, obsédés d’intelligence, commençons par nous libérer de ce carcan, pour nous charpenter d’affects et de sens moral.
Cependant, la pente est rude. Il faut s’entraîner, devenir un athlète, un ascète. Cela paraîtra incompatible à tous les entraîneurs sportifs. Croyez-vous ? Le père de Foucauld, si décharné qu’apparaissait son corps, si frugal, marchait des heures au grand soleil d’Afrique, et laissait pantelants des soldats entraînés et bien nourris. Comprenne qui peut ! C’était son âme d’ascète moral qui le portait.
Le chemin sera long, tortueux, épuisant. Mais la récompense survient. La force qui apporte la joie intérieure, donne son ton à la vie. Alors se retrouveront la droiture intellectuelle et l’amour du vrai et de la loyauté, avec, au surplus, l’ascension de l’intelligence, aussi impérative que celle du sentiment.
Et l’âme, alors ? Cette définition ? Toujours pas au rendez-vous. Quelque part dans le chemin parcouru, dans le progrès moral, dans cette création encore plus étonnante, fluide et si forte, que tous les sages de toutes les civilisations du monde ont recherchée : l’amour de soi-même et des plus hautes vertus humaines, celles qui rejaillissent sur qui les accepte.
Mais Alexis Carrel n’a pas fini de nous étonner. Vous verrez.
Antoine Solmer



J’aime beaucoup cette approche 😉
Inutile de dire que moi aussi. C’est une réflexion de médecin « élaboré », une sorte d’article qui se fait rare en magasin.
A. S.