Pour peu que l’on s’intéresse quelque peu à la situation de la France, à notre civilisation dite « occidentale » et au reste du monde, les diagnostics sont multiples mais se réduisent à un mot : crise. En France nous rajoutons les crises de nerfs du gamin colérique qui nous abreuve de sa haine, de ses injures, et de toutes les bêtises qu’il peut imaginer, le tout expulsé dans son verbiage qui se veut illuminant, ce qui semble normal aux illuminés. Et si l’on rajoute ses petites crises de colère infantile où il tape du pied comme le gamin mal élevé qu’il est resté, mais qui pourrait nous mener vers la Troisième Guerre Mondiale, dont certains disent qu’elle est déjà commencée… Bref, nous vivons des temps sans beauté, sans honneur, et sans honte.
Le mot « crise » s’impose. Mais, au singulier ou au pluriel ? D’où vient ce mot ? Le Dictionnaire étymologique de Mme Picoche1 le rattache à la racine indo-européenne krei donnant l’idée de cribler. De là dérivent par le latin le crible et ses dérivés. Du grec, par krisis, nous avons dégagé la fameuse crise avec les critères, les critiques (ne nous en privons pas) jusqu’à l’hypocrisie des hypocrites. La boucle est bouclée avec Macron.
Toutefois, le mot crise n’est qu’un diagnostic général plus ou moins étoffé de situations que nous jugeons critiques. Cela ressemble déjà à une tautologie. Nous, signifie la part de la population qui n’est pas encore trop abêtie ni déjà passée de l’autre côté de la vie réelle. Mais il en reste, beaucoup trop : tous ceux qui, en paroles ou en actions, directes ou indirectes, soutiennent encore l’enfant prince de la ville malheureuse.
Bien des spécialistes trouveront des explications d’une crise à l’aune de leur spécialité. Parmi eux, les sociologues, économistes, et tant d’autres sans oublier les commentateurs politiques. Nous ne pensons pas que la réalité d’une crise - et même de toute situation - puisse être comprise de cette façon. La parcellisation d’un problème complexe reste un outil logique souvent utile, et même efficace. Elle n’en reste pas moins une vue partielle, et souvent partiale, même si ses résultats sont intéressants, et même s’ils sont « vrais », c’est-à-dire conformes aux règles de travail admises dans la dite spécialité.
Je pense depuis longtemps qu’il faut changer de point de vue, que toute spécialité qui n’inclut pas dans son étude l’homme dans ses dimensions les plus variables, donc les plus fuyantes, poursuit une quête d’elle-même, sans comprendre la vie du phénomène qu’elle est censée décrypter. Je pourrais résumer ainsi : l’objectivité sans la subjectivité est un belle auto-intoxication à visée esthétique et auto-valorisante
C’est pourquoi je propose de réfléchir sur l’étude que le grand penseur Jose Ortega y Gasset nous délivra dans la cours qu’il donna à l’Université centrale de Madrid en 1933 sous le titre En torno a Galileo (Retour à Galilée). Nous en trouvons des extraits publiés en 1945 dans le chapitre intitulé Le schéma des crises2.
D’abord, pourquoi ce titre (Retour à Galilée) ? Parce que Ortega s’intéresse aux générations de 1550 à 1650 d’où trois figures émergent : Galilée, bien sûr, mais aussi Kepler et Bacon. Disons que Galilée est plus « mal connu » que les deux autres, surtout par la réduction ad papam et ad ecclesiam, tellement commode pour les « Lumières » alors que les chamailleries entres scientifiques ne valent guère mieux. Mais passons.
Ortega réfute les historiens qui croient à la généalogie des idées passant d’un producteur d’idées à un autre comme un héritage liquidé devant notaire, ou comme le passage du mouvement d’une roue dentée à une autre. Certes, les embrayages fonctionnent sur ce modèle, mais le meilleur d’entre eux n’empêchera pas le meilleur conducteur d’aller au fossé… le pire non plus, d’ailleurs.
C’est que l’homme intervient dans cette suite. Et pas seulement l’homme désincarné et détemporalisé, mais l’homme d’une génération, vivant dans une « figure d’existence humaine ». Ainsi, Ortega développe son « affaire » : c’est l’histoire qui « se propose d’observer ce qu’ont été les vies humaines. » Et il précise : « L’humain, c’est la vie de l’homme, non pas son corps ni même son âme. Le corps est une chose ; l’âme est aussi une chose ; mais l’homme n’est pas une chose, c’est un drame, sa vie. » Ce drame toujours recommencé avant même l’apparition d’Homo sapiens, c’est le conflit avec les forces qui nous dépassent, les décisions à prendre pour s’en protéger, et l’étrange relation que nous poursuivons avec un « être-avec-nous » en qui nous nous retrouvons pour créer une « coexistence particulière » et finalement le perdre et nous perdre définitivement.
Telle est la première approche de l’homme d’Ortega y Gasset. Elle dépasse le temps, mais ne le néglige pas. En certaines périodes cette triple approche de l’homme subit des mutations que nous appelons crises.
Antoine Solmer
(à suivre)
1: Les Usuels du Robert. Un ouvrage fondamental.
2 : In J. Ortega y Gasset,, Idées et croyances, éditions Stock, 1945.

