
Je viens d’écouter sur France Inter (en rougissant, saisi par l’ambiance) un entretien avec Boris Cyrulnik, présentant son dernier ouvrage intitulé Des âmes et des saisons[1]. Il y est question de psycho-écologie, bref de poser le psychisme dans son ou ses milieux naturels. Bonne question, sur laquelle le bipède sapiens s’agite depuis quelque 40 000 ans. [2]
L’auteur argumente autour de trois niches sensorielles qui « sculptent » ce développement psychomoteur.
La première est l’utérus, zone de sécurité, dominée par la parole maternelle dont les fréquences graves permettront à l’enfant de distinguer très vite la voix de sa mère de celle d’autres personnages.
La deuxième est la présence du père qui doit être précoce pour ajouter à cette première sécurité la familiarisation et l’affectivité.
La troisième est une niche plus qu’élargie, un mélange de caverne platonicienne et de grand air aristotélicien (image personnelle) où la parole – toutes les paroles de toutes sources – joue un rôle déterminant dans le développement cérébral.
Donc, cela bien compris, bien mis en place, il ne reste plus qu’à nous développer, en reprenant contact avec la nature, laquelle est finalement autant le sculpteur que la glaise dont nous sommes pétris.
Au passage, l’auteur insiste sur le rôle de la biologie du stress, c’est-à-dire qu’il reprend gentiment la journaliste qui, elle, y « voyait » des ondes. Déformation liée à la radio ou réflexe pavlovien ?
Comment ne pas être d’accord avec ce schéma évolutif ? La seule question est de faire la part des influences que l’on pourrait qualifier comme négatives et des positives, et d’en tirer, sinon une morale, au sens habituel du terme, du moins un comportement favorable, au mieux de façon préventive, sinon de façon aussi précocement thérapeutique que possible.
Encore que, la discussion débouche sur la reprise du schéma darwinien qui a pu séparer le monde en deux clans opposés : les fixistes et les évolutionnistes. Ici, Boris Cyrulnik a l’intelligence de ne pas revenir à la vieille question de savoir si l’homme descend du singe et s’il doit y remonter. Il pose la question de l’ambiance de notre vécu. Nos nouveaux fixistes seraient les angoissés par le changement continuel de notre monde, à l’opposé des nouveaux évolutionnistes qui y nageraient comme des poissons dans l’eau. Laquelle ?
Suit une discussion sur Descartes, heurtant très vite la journaliste que s’apprête à pourfendre le méchant auteur du Discours de la méthode, au nom des animaux. Uchronie, uchronie vengeresse, servie par une voix indignée et bien aise de le faire savoir. À moins que ce ne soit un signe de reconnaissance ? Bref, désagréable.
Boris Cyrulnik insiste doucement sur les progrès et services aussi indubitables que multiples dus à l’expérimentation animale, aussi brutale et désagréable soit-elle. Gageons qu’il n’aura pas convaincu son « antilocutrice » qui le laisse bien paraître.
Il y a longtemps que je suis avec délectation les articles de Boris Cyrulnik sur quelques revues médicales. Mais progressivement, nous l’avons vu injecter de la science dans son discours, ou plutôt de l’imagerie cérébrale, qui, il faut le marteler, n’est pas de la science mais une technique adaptée à une recherche, et ne reste qu’une image.
Les dangers de cette pratique sont multiples. Le premier est de confondre science et technique, le second est de penser une image comme une preuve sine qua non. Et le troisième est de voir l’argument se retourner contre celui qui en fait son cheval de bataille.
Ainsi, contre Boris Cyrulnik lui-même, lorsqu’il énonce tranquillement, avec d’autant plus de force, que « la protection du confinement est une protection physique, mais une immense agression psychique ».
On ne peut qu’être d’accord avec la deuxième partie de son affirmation. Il suffit d’interroger tous les psychiatres, psychologues et médecins qui veulent bien évoquer leurs patients, ou se regarder soi-même avec lucidité. Aucun des membres de ces populations n’a besoin d’imagerie cérébrale pour le savoir, le montrer, le vivre, et le faire savoir.
Alors, que répondrait Boris Cyrulnik si un individu féru de logique extrême relançait la discussion sur cette base, et lui demandait de montrer les IRM probantes ? C’est simple, il serait obligé d’en revenir à la bonne vieille clinique, celle qui passe par la parole.
Comme quoi, à trop vouloir prouver…
Quant à la première partie de son affirmation, là aussi, de quoi et de quel niveau de protection parlons-nous, une fois qu’on laisse de côté les rodomontades gouvernementales et « gouvernementeuses » ? Une protection physique de qui ? De la population ou d’une image forcée à vue électoraliste ?
[1] https://www.franceinter.fr/livres/des-ames-et-des-saisons-de-boris-cyrulnik
[2] https://www.pourlascience.fr/sd/paleontologie/a-laube-de-la-pensee-symbolique-3894.php

