
Taïwan ou une autre fin du monde ?
La rivalité américano-chinoise est un facteur majeur de confrontation, et pour longtemps. Jalousie, compétition, préséance, gloriole des dirigeants et concours d’ego (à ne pas sous-estimer !), sont en présence –au niveau présidentiel, c’est évident, mais au niveau des peuples, aussi : les Américains ont une culture de “the biggest in the world” dont ils auront bien du mal à se libérer, et les Chinois ont, viscéralement, la double appartenance à la plus vieille civilisation de l’histoire et à des siècles d’humiliation, vraie ou vécue comme telle. C’est donc autour du détroit de Formose que se concentrent les grands risques d’une 3e guerre mondiale.
En mars dernier, l’amiral américain James Stavridis, ex-commandant des forces américaines dans la région “Inde-Pacifique” (NDLR : la formidable VI th Fleet – la 6e Flotte US – est la plus puissante machine de guerre qui ait jamais existé, avec 70 navires de guerre, 3 ou 4 porte-avions géants selon la gravité des crises, 300 avions ou plus, 50 000 hommes – ou beaucoup plus…) a écrit un livre effrayant : “2034”, tout simplement, où il expose sa crainte de voir, vers cette date, le début d’une Troisième Guerre mondiale autour de Taïwan, île-État de quelque 23 millions d’habitants revendiquée par Pékin. Et ce scénario apocalyptique de ‘’Chine contre États-Unis’’ n’est pas impossible, même si Pékin semble tabler, pour le moment, sur la peur du pire et sur l’hyper-dépendance industrielle occidentale pour conquérir l’île en douceur… Devons-nous nous préparer, comme en 1939 pour Dantzig ou après demain pour Kiev (nous en parlions, ici, le 3 décembre), à “mourir pour Taïwan” ?
Je connais bien Taïwan : dans les années 70, j’y avais créé une belle entreprise, basée à KaohSiung, (3 millions d’habitants), au sud de l’île. C’est là que j’ai appris à comprendre la mentalité de ces exilés qui se considèrent comme les seuls vrais chinois, gardiens de l’âme, de l’histoire et de la civilisation chinoises contre les usurpateurs communistes. (NDLR : les deux parties revendiquant le titre de “Chinois”, les désigner par “nationalistes” et “communistes” est un moyen facile… mais réducteur, car rien ne peut être plus nationaliste qu’un Chinois que l’on dit (encore) “communiste” – il est ‘’xi-iste’’ à 100 % !). La vie m’avait déjà exposé à une situation un peu comparable, entre les envahisseurs arabes et les peuples berbères d’Afrique du nord et des confins lybio-égyptiens (Chleuhs, Amazigh, Kabyles, Djerbiens, Siwis, Issiouanes, dont je baragouine la langue). On sait comment s’est ou “ne s’est pas” terminée cette confrontation… qui ne l’est toujours pas, partout !
Depuis des décennies, l’espace aérien taïwanais est constamment violé par l’aviation militaire de Pékin, le record d’incursions étant de 149 en 4 jours, dont des bombardiers nucléaires H6… et l’Armée populaire de libération chinoise (APL) simule de plus en plus souvent débarquements et bombardements des ports taïwanais… Toutes ces provocations sont à remettre dans le contexte général de l’antagonisme qui oppose Pékin – pour qui la mer de Chine et le Pacifique indien sont “mare nostrum”– aux États-Unis, qui, avec leurs alliés anglo-saxons et asiatiques, veulent continuer de dominer la zone ‘’Sud-est asiatique’’ et contrôler ainsi les routes d’approvisionnement mondiales pour contrer “les routes de la soie”.
La rivalité globale entre l’Oncle Sam et l’Oncle Xi (promu hier “Emérite Lingxiu –leader–, dont la Pensée illumine le Parti et qui est aimé du peuple”, rien que ça) se joue, aussi, autour d’îlots stratégiques (Paracels, Spartleys, Senkaku, etc.) et de zones économiques revendiquées par Pékin… qui se moque des décisions des Nations unies ou de la Cour de justice internationale, Xi Jinping ayant d’ailleurs déserté les enceintes internationales, (dont les sommets du G20 à Rome ou de la Cop26 à Glasgow, le mois dernier). Son alliance stratégique avec la Russie dans l’Organisation de la Conférence de Shanghaï (OCS) est tournée contre l’OTAN… ce qui se comprend… mais n’est pas fait pour calmer quelque “jeu” que ce soit.
Plus encore que la Méditerranée, la région Asie-Pacifique est la zone la plus militarisée au monde : les États-Unis y renforcent leurs contingents militaires et cherchent à élargir leurs alliances… et les dépenses militaires de la Chine, risibles dans les années 1980, ont atteint 260 milliards de dollars en 2020, l’objectif de Pékin étant de dépasser dans 30 ans le budget de défense américain (780 milliards de dollars en 2020… alors que la France est à 50, la Russie 65 à et l’Inde à 70). Xi JinPing a fait de la “réintégration” de Taïwan d’ici le 1er octobre 2049 (la date du centième anniversaire de la victoire de Mao Zedong sur Tchang Kaichek) une de ses priorités. Déjà, l’île n’a plus d’existence diplomatique, les pressions du régime communiste ayant obligé le monde à ne plus reconnaître officiellement Taïpeh, même plus représentée aux Nations unies. Le fragile “statu quo ante” a volé en éclat après la déconfiture des autonomistes de Hong Kong, qui a encouragé Xi Jin Ping à accélérer son plan de conquête. Et un déclin – difficilement explicable – de la défense de Taïwan est perçu par Pékin comme une opportunité pour un “anschluss pacifique”… (NB : l’Armée taïwanaise est passée de 500 000 soldats et 4 millions de réservistes en 1993 à 200 000 soldats et 2,5 millions de réservistes en 2021).
À peine arrivé au pouvoir, Joe Biden a réitéré “l’engagement américain de défendre militairement Taïpeh en cas d’attaque chinoise”, même si son équipe a ensuite tempéré ces mots. Rappelons que tout en reconnaissant depuis 1979 la Chine communiste comme seul État chinois, le Congrès américain impose de fournir des armes à l’île pour sa défense. De son côté, le régime de Pékin fait régulièrement savoir que les Chinois sont prêts à “mourir pour la patrie” (ce qui n’est pas ‘’que faux’’ !) et au récent G20, à Rome, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a mis en garde les États-Unis : “S’ingérer dans les affaires de Taïwan aura un prix” : la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, venait de confirmer que les États-Unis gardent un contingent sur l’île (soi-disant ‘’pour former l’armée taïwanaise’’ !).
Taïwan-Formose est un lieu est hautement stratégique, et a renforcé sa place de “pivot asiatique” en étant le leader mondial des semi-conducteurs. Ces petites plaques le plus souvent vertes ou dorées (les “puces”) , bourrées d’électronique à base de silicium et de germanium, filles de Faraday et de Becquerel (Cocorico !), sont des isolants à faible bande interdite, incontournables dans le fonctionnement de nos smartphones, automobiles, avions de chasse, panneaux solaires, jeux vidéos, ordinateurs, outils médicaux, et tant d’autres choses. La société taïwanaise TSMC en fabrique autant que le reste du monde, devant Pékin et la Corée du sud. Une “réunification” des 2 Chines accentuerait la dépendance de l’Occident vis-à-vis de Pékin, qui pourrait asphyxier l’économie mondiale en cas de crise ou de guerre !
“Plus la Chine montera en puissance, plus les États-Unis devront se préparer au conflit”, écrit l’Amiral Stavridis dans ‘’2034′’. Il ajoute : “D’ici 10 à 15 ans, ces deux pays pourraient se retrouver en guerre sans le vouloir. Or dans 15 ans, la capacité militaire de la Chine sera bien plus grande qu’aujourd’hui, notamment en matière de cyberfurtivité, de nano- et micro-électronique, ainsi que de missiles de croisière hypersoniques”. Les États-Unis doivent comprendre “que, dans 15 ans, ils ne seront plus la seule super-puissance ”. Et, précise-t-il même, “si les nations pensent pouvoir contrôler une escalade, c’est une erreur de calcul : une fois qu’on se met à tirer des missiles et des torpilles, il n’y a malheureusement qu’un tout petit pas à franchir pour utiliser une arme nucléaire tactique. C’est presque inévitable”.
Pour le moment, et pour autant qu’on puisse comprendre une telle complexité, la stratégie du jeu de Go semble être gagnante sur celle des Échecs. Biden sera-t-il contraint d’enrayer cette victoire “pacifique” chinoise en déclenchant une guerre aux conséquences imprévisibles, ce qui sera peut-être la seule solution, à ce moment-là… mais ce serait aussi un remède “aussi pire” que le mal qu’il prétend soigner ? Ce qui rend la situation dramatique, c’est qu’il semble bien n’avoir aucune des qualités qui seraient nécessaires devant un tel choix : n’est pas Roosevelt qui veut, ni mon cher Dwight D. Eisenhower (qui serait presque aussi utile qu’en 1944 !).
H-Cl.

