ALEXIS CARREL, RÉFLEXIONS SUR LA CONDUITE DE LA VIE, EXTRAIT N°8 : LE SENS DE LA BEAUTÉ

LA HUITIÈME RÉFLEXION

Ce texte paraît simple. Effectivement il l’est. Pas un mot qui nécessite un dictionnaire, sauf pour quelques lieux ou personnages. Mais sa leçon est un terrible réquisitoire contre la spécialisation stérilisante, et l’enfermement par les diplômes. Et son application peut nous donner bien du fil à retordre.  Soyez juge !

RÉFLEXION N°8 : SENS DE LA BEAUTÉ

On n’apprend pas l’amour de la beauté ou l’amour de Dieu comme on apprend l’arithmétique. Le sens de la beauté n’est donné que par la beauté elle-même. La beauté se rencontre partout. Dans la prairie canadienne, aussi bien que dans les bois de l’Ile-de-France; autour de la baie de San-Francisco comme sur les rivages de la Corse; parmi les tranquilles collines du Vermont et dans les rochers de Saint-Gildas. Aujourd’hui, grâce au progrès de la technologie, même l’ineffable laideur des usines de Chicago et de Pittsburg ou de la banlieue de Paris peut s’illuminer au reflet de la beauté. Chacun écoute quand il lui plaît Palestrina, Beethoven ou n’importe quel chef-d’œuvre classique.

Il contemple à son choix le Parthénon, l’Empire State Building, la cathédrale de Reims ou les Pyramides d’Égypte.

On peut voyager, sans bouger de son fauteuil, dans les magnifiques pays du monde. Il ne coûte presque rien d’acheter les œuvres de Virgile, de Dante, de Shakespeare, de Goethe. Les petits, qui vivent dans le bruit d’une cité ouvrière d’Europe ou d’Amérique, dans l’isolement d’une ferme bretonne, dans la réclusion de la forêt canadienne, peuvent autant que les riches, développer en eux le sens du beau, et pénétrer dans ces régions mentales qui transcendent l’intelligence. Nous pouvons tous briser le moule dans lequel nous a enfermés l’école, et permettre à notre âme de s’échapper dans le monde que connaissaient déjà nos ancêtres de Cro-Magnon. L’amour de la beauté mène ses élus plus loin que l’amour des syllogismes; car il emporte notre esprit vers l’héroïsme, le renoncement, le beau absolu, Dieu.

C’est seulement sur les ailes de la mystique que l’esprit peut achever son ascension. Alors se précise le rôle de la religion, car cette envolée dans la stratosphère intellectuelle, au delà des quatre dimensions de l’espace et du temps, au delà de la raison, est dangereuse.

Certes, les techniques de la religion, c’est-à-dire de l’union de l’âme à Dieu, se sont développées peu à peu au cours des millénaires. Elles ont été clarifiées surtout par les mystiques chrétiennes, mais, dans cette partie du voyage, la plupart des gens doivent suivre la grande route. Personne ne peut sans grand risque s’aventurer seul dans le domaine obscur du sacré. Un guide expérimenté est nécessaire, sinon on risque de se perdre dans les marécages ou de s’engager irrévocablement sur la route de la démence. Dans sa visite au Paradis, Dante était conduit par Béatrice.

En somme, la loi de l’ascension de l’esprit impose à chacun l’obligation de développer la totalité de ses activités mentales par un effort volontaire. C’est une règle fondamentale de ne pas limiter cet effort à un des aspects de la conscience. La culture exclusive de l’intelligence, ou celle du sentiment, sont également condamnables. Il est dangereux d’être exclusivement un intellectuel ou un mystique, un logicien ou un intuitif, un savant ou un poète.

C’est par l’essor simultané de ses activités intellectuelles, morales, esthétiques et religieuses, que chacun peut atteindre le plus haut niveau spirituel compatible avec ses potentialités héréditaires.

QUELQUES MOTS PERSONNELS

Ce huitième extrait frappe fort, très fort, dès les premiers mots. Si peu de mots mais quelle envolée : l’amour de la beauté et celui de Dieu confrontés à l’arithmétique. Et tout cela s’apprend, mais avec des guides et des garde-fous.

Au premier carrefour, attention, danger ! Mathématiques ! Mais il y aura d’autres carrefours et d’autres panneaux. Attention ! Impasse de l’intelligence exclusive ! Attention ! Impasse du sentiment dominant ! Et le premier paragraphe nous prévient d’une envolée icarienne : Il est même dangereux d’être exclusivement… pratiquement tout, jusqu’au mystique inclus.

Envolée icarienne, certes, qui veut se rapprocher du soleil au point d’y faire fondre la cire qui joignait ses ailes et de chuter, tel un ange déchu.
Mais quoi ? Fallait-il ne pas tenter la fuite vers la liberté ? Rester au sol prisonnier d’un père trop inventif, d’un roi Minos gardien féroce des amours turbulentes de Pasiphae et de leurs conséquences chimériques ? Attendre que cette folle d’Ariane offre son fil de vie à un bellâtre de passage ? Non, alors ! Tant pis, on fonce, on s’envole, plus haut, toujours plus haut. Déséquilibre, chute, mort.

Quel dommage ! Quelle leçon, brutale, sans pitié ! Et le pire, dans cette affaire, est que la voie qui paraîtrait la plus sure, la plus lumineuse, celle du sacré, est celle qui peut se révéler la plus obscure. Et la lumière la plus profitable est celle qui provient de l’équilibre des sources personnelles, pour peu qu’on sache adapter cet équilibre à sa propre dynamique, depuis le début des âges jusqu’à la fin du monde. Notre vieil ancêtre de Cro-Magnon nous tend sa main à travers les siècles, et Lascaux doit rester notre mot de passe pour échapper à la prison scolaire.

Alors à chacun selon ses capacités ! À chacun sa Béatrice ! Alors, peut-être, serons-nous portés vers les derniers paliers, ceux de la mystique.

Dans ce texte, Carrel joue une fois de plus à saute-logique, comme un vieil enfant, tout joyeux de nous montrer ses tours, et de nous dire : viens ! Imite-moi ! Montre-moi ta souplesse !
La démonstration semble chaotique. Elle dérouterait un cartésien. A, puis B, puis C, etc. jusqu’à Z. Non ! Z d’abord, si je veux, ou alors une autre lettre, et je reviens sur mes pas, jusqu’à écrire équilibre, ou mieux, harmonie.
C’est difficile. Cela peut prendre toute une vie.
Poursuivons nos efforts.

Antoine Solmer

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