
Extrait de ma bibliothèque, voici une petite partie de la grande Histoire qui mérite bien des réflexions. Elles viendront après la citation qui suit, extraite de Karl Marx ou l’Esprit du monde de Jacques Attali. Pour l’instant, goûtons-en l’acidité.
UN DUEL
« … Au début de l’été 1864 s’interrompt brutalement, à quarante ans, la destinée fulgurante de Ferdinand Lassalle. Au retour d’un voyage triomphal dans les districts ouvriers de la région rhénane, le dirigeant socialiste allemand, devenu célèbre, s’exprimant ouvertement, ne craignant plus la prison en raison de son accord secret avec Bismarck, part se reposer en Suisse. Il y retrouve – sans doute pas par hasard –la fille d’un diplomate bavarois, Hélène de Doenniges, dont il avait demandé la main, quelques années auparavant, sans l’obtenir de son père. (Elle-même avait alors écrit:·“Hier, j’ai rencontré un homme que je suivrais jusqu’au bout du monde, s’il me voulait à lui.”) Elle est maintenant fiancée à un aristocrate valaque, Janko de Rakowitz, qui ne la lâche pas d’une semelle. Les deux hommes se disputent. Le 28 août, à Genève, Lassalle provoque ce Janko dans un duel au pistolet au Bois-Carré, près de Veyrier. L’arbitre était censé compter jusqu’à trois, mais le fiancé tire à un ; blessé au ventre, Lassalle meurt trois jours plus tard dans d’abominables souffrances. En apprenant la nouvelle, Engels· déclare: “C’était sans· nul doute un des plus importants hommes politiques de l’Allemagne”» Bismarck écrit : “C’était l’un des hommes les plus charmants et les plus amusants qu’il m’ait été donné de connaître, et je ne regrette pas les trois ou quatre occasions où je l’ai rencontré. Ambitieux avec style, c’était un homme avec qui il était enrichissant de parler.”
Marx reconnaît : “Il était après tout des nôtres, un ennemi de nos ennemis. Il est difficile de penser qu’un homme si bruyant, si envahissant, si pressant est maintenant aussi mort qu’une souris, et doit tenir sa langue. Le diable le sait bien, mais notre groupe se restreint et aucun sang nouveau ne s’annonce.” Et comme il ne manque pas une occasion de faire un mot terrible, il ajoute : “Ce prétexte à mourir est un des nombreux manques de tact ·dont Lassalle s’est rendu coupable tout au long de sa vie.” »
UNE BASE
Le sort tragique de cet avocat du socialisme-communisme (n’entrons pas dans les débats internes de ces frères ennemis) ouvre la porte à bien des réflexions. Oublions les condoléances et apitoiements de circonstance, dépassés depuis 156 ans, et revenons aux circonstances.
Le duel, en premier lieu. Il était commun alors chez les étudiants allemands, et même en France. Rappelons les 47 duels de Clemenceau, et oublions de compter ceux de Charles Maurras, etc. jusqu’à celui de Gaston Deferre et René Ribière en 1967. Plus touchants, sont ceux où Pouchkine et Évariste Galois perdirent leurs vies. Ah ! Les femmes… Entre quelques politiques dont nous avons plus qu’à revendre, et un merveilleux poète ou un mathématicien génial, devinez où ma raison et mon cœur me conduisent.
UNE ENVOLÉE ?
Mais je reviens aux personnages illustres cités par Jacques Attali. On devine le bouillonnement de ce Lassalle, la tirade de circonstance de Bismarck, l’appréciation éclairante d’Engels, et on ne peut manquer de s’interroger sur les phrases de Marx.
La première est toute politique : Les ennemis de nos ennemis, etc. Mais que vient y faire l’image de cette souris morte qui doit tenir sa langue ? Rien ne nous interdit de laisser courir l’imagination. Mêlons trois pincées de psychanalyse et une louche – c’est bien le mot – de soubassements politiques, et organisons les bases d’un roman de politique-fiction. Et si la donzelle n’avait été que le fromage dans le piège ? Et si l’autre duelliste n’avait été qu’une marionnette bien pratique ? Et si Mrs Marx et Bismarck s’étaient entendus pour se débarrasser d’un ami encombrant ?
« Je sais, je sais », bougonnait Jean Gabin. Du complotisme, rien que du complotisme. Mais tellement plus attirant qu’un récit dépouillé à l’extrême. L’histoire mérite d’être revisitée, surtout quand elle nous fait un clin d’œil. D’ailleurs Jacques Attali a sous-titré son livre « L’esprit du monde ». Ne nous en privons pas.

