
Les deux premiers articles montraient la valeur limitée de l’expression maniaco-présidentielle. Aujourd’hui, nous sautons un cran avec la question suivante : Que signifie cette théorique simultanéité lorsqu’on l’applique à des références inconciliables, d’âge, de lieu ou de civilisation ?
DE LA JEUNESSE À… BIEN PLUS TARD
Qu’un grand-père passe une heure à regarder son petit-fils s’agiter dans un jardin, courir d’un bout à l’autre, faire des cabrioles, taper dans un ballon et se jeter sur son goûter, pour repartir à l’assaut d’une structure à escalader, quoi de plus normal ? Mais qu’il se pose la question de savoir ce qu’il pourrait faire « en même temps », dans la même durée, la réponse viendra bien vite : sûrement pas autant de dépense physique. Ni le souffle, ni l’agilité, tous les deux restreints, ne le permettraient. S’ajouteraient à ces limites, une sorte de retenue à se donner ainsi en spectacle, mélange de gêne de soi-même et du regard des autres, d’inconvenance, en quelque sorte. Pourtant, aucune loi ne lui interdirait cette soudaine irruption motrice (à la limite près des restrictions d’accès aux agrès pour enfants).
C’est que la vie a passé, a modifié les règles du comportement social autant sinon plus que celui du physique. Et surtout, de l’envie, du plaisir, de la nécessité.
Car cet enfant a besoin d’extérioriser sa jeune exubérance, tant pour se mesurer à lui-même que pour s’intégrer aux images similaires que sont ses petits camarades de jardin. Chacun d’eux y prend sa part au grand jeu de la vie, suivant ou fixant des règles plus ou moins strictes, lesquelles commencent souvent par un conditionnel. On serait… On jouerait…
C’est une sorte de loi du jardin, à laquelle personne ayant dépassé un certain âge ne tient à se frotter. Le conditionnel du jeu d’enfant a fait place au présent de l’indicatif de la personne responsable, plus ou moins impératif, plus ou moins posé au futur de l’obéissance.
Dans ce « même temps », il n’y a pas, il ne peut plus y avoir de « en même temps ».
EN D’AUTRES LIEUX
Au moment où nous parlons, pensons, écrivons sur le temps qui s’écoule, nous pourrions être tentés de le comparer à d’autres situations, et poursuivre ainsi notre réflexion par : « Et en même temps, des gens accomplissaient leur peine de prison. »
Une fois de plus, est-il pleinement légitime d’évoquer ici un « même temps » ?
Nous ne le pensons pas. Le temps de liberté et le temps de sa privation ne répondent ni aux mêmes lois, ni aux mêmes rythmes, ni aux mêmes contraintes, risques, environnement, circulation, nécessités, degré de santé, d’hygiène, de relations, etc.
Qui pourrait honnêtement prétendre comparer un « en même temps » de prison et de vacances à Tahiti, ou de travail, même sous le regard d’un quelconque supérieur mal embouché ? Tout cela sans même parler de la période ultérieure menant à une « liberté » pour l’un et à poursuivre un « esclavage » pour l’autre, s’il le vit ainsi ? Les mots ont perdu leur sens dans ce « même temps ».
EN D’AUTRES MONDES
Nous voici arrivés à une autre frontière : celle des civilisations et des cultures. Ce n’est pas sur ces termes que portera cette fois notre réflexion, mais sur leur relation au temps.
LE TEMPS DE L’ACTION
Il suffit de voyager vraiment, de ne pas faire de tourisme, mais de s’immerger dans un pays étranger, d’en parler la langue (si possible), d’y travailler ou d’y vivre (encore mieux), pour saisir, comprendre, s’habituer, ou s’énerver profondément à la relation au temps de l’action.
Bien sûr « nous avons raison et nous donnons le bon exemple ! ». Sauf que… l’autre, le terrible « autre » a tout aussi raison et donne aussi le bon exemple : le sien. Ainsi, maintenant pourra vouloir dire demain, demain fera attendre quelques jours, à moins qu’une surprenante réactivité nous oblige à penser que nous aurions dû réagir plus vite, que nos décisions mûrement réfléchies masquaient les nécessités urgentes, etc. Bref, « ça ne marche pas. »
Le « paresseux » ne l’était pas mais s’adaptait au rythme du soleil plombant, le « réactif » prenait en considération des éléments qu’il ne souhaitait pas expliquer. Et nous n’avons rien compris. Que faire, ici aussi du « en même temps » ?
LE TEMPS DE LA LONGUE PENSÉE
Nous voici au pire de la contradiction, celui de la longue pensée, non pas dans l’action, mais dans ses déterminants venant des inconscients collectifs, des traditions, des coutumes, des structures qui nous sont totalement étrangères.
Prenons l’exemple de la vendetta. Elle paraît barbare à bien des gens dits civilisés. Et l’on raisonne, c’est-à-dire qu’on se paye de raisonnements qui nous donnent raison : ce n’est pas bien, cela brise des vies, celles des personnes, mais aussi des familles, des innocents payent le prix du sang, cela affaiblit la communauté, etc. Et suprême raisonnement, c’est illégal.
Oui, mais… car il y a toujours un oui mais, qui se veut plus souvent blocage personnalisé qu’avancée commune : tout cela repose sur des présupposés du bien, qui néglige des notions d’honneur, de courage, de domination, de relation à une nature dramatique. Comme nous sommes loin de la vie bien tranquille du gentil petit couple qui deviendra le brave bourgeois ou le bobo éthéré ! Comme notre organisation vitale est émasculante ! Est-ce vraiment à souhaiter, au moins jusqu’à ce point ?
Alors, qu’une vendetta se passe en des contrées lointaines où notre « ordre républicain » ne vaut que roupie de sansonnet, nous dirigeons nos yeux ailleurs.
Mais que cette tradition soit transférée en France, entre clans étrangers, commence à semer le trouble. Qu’elle franchisse un cran pour se diriger vers nos habitudes « citoyennes », alors là, deux mondes vont se heurter. Et il n’est pas dit que le plus « républicain » soit le plus solide, ni le plus juste, ni le plus intelligent, ni le plus vivant.
Un exemple : une jeune femme est violée par un « immigré ». Le coupable est pris, traduit en « justice », laquelle accepte comme circonstance atténuante « qu’il ne connaissait pas les codes. »
Il y a des juges abrutis, et plus qu’on ne l’imagine. Il suffit de lire les journaux. Mais j’ai peine à croire que, même venant d’une culture où les femmes seraient « propriété » de chacun dans le groupe, cette facilité de proximité se partage avec un autre groupe.
Il y a quand même des raisons pour affirmer que nos lois, tout en tenant compte du long temps de la pensée culturelle et civilisationnelle, devraient aussi tenir compte des tabous des uns et des autres, surtout s’ils sont semblables.
Ici aussi, l’adjonction du « en même temps » bute sur d’extraordinaires lignes de fracture du temps dont nous n’avons pas fini de payer les pots cassés.
(À SUIVRE)

