Une fois de plus, je reviens à la « peur de l’irrationnel », cette idée extraite de l’entretien cité dans l’article précédent dont certains rédacteurs ont fait leurs titres et leurs choux gras.
Quel dommage qu’un homme aussi intelligent se soit laissé aller (selon JFK) à un tel rétrécissement de la pensée. Ou alors, quel avantage que ce rétrécissement nous ait donné l’occasion d’élargir la nôtre.
LA RAISON RAISONNANTE
Il nous faut donc revenir avec notre raison sur l’irrationnel, en débutant paradoxalement par la reductio ad rationem par laquelle nos compatriotes célèbrent le grand Descartes et son discours de ou sur la méthode (Les philatélistes comprendront). En effet, réduire Descartes à son opuscule (seulement 120 000 caractères) qui voletait dans l’air du temps, n’a été qu’une trahison du personnage.
Mais poser la raison comme mesure et classification de toute chose, c’est oublier bien vite vers quels excès cette position peut mener.
Qui en doute peut se jeter à corps et à cœur perdu dans bien des jugements menant à hue ou à dia, selon la logique par laquelle un juge veut faire prévaloir son idée première. Une version éternelle de la raison du plus fort.
Qui ne serait pas convaincu devrait discuter un jour avec un vrai paranoïaque – pas le parano, mot à la mode de certains discours assez pauvres. Celui-là comprendrait bien vite le danger d’une idée délirante menée par un discours d’extrême rationalité. Il comprendrait aussi le risque auquel il se trouverait confronté à vouloir affronter cette tornade raisonnante.
TROIS VUES SUR L’IRRATIONNEL : PRÉSENTATION
La première est fournie par une citation d’Alfred Binet [1] :
« La vie psychique n’est nullement une vie rationnelle, mais un chaos d’ombre traversé d’éclairs, quelque chose de bizarre et surtout de discontinu, qui n’a paru continu et rationnel que parce qu’après coup, on le raconte dans un langage qui met partout de l’ordre et de la clarté. »
La deuxième prend sa source chez Louis de Broglie [2] :
« Surprenante contradiction ! La science humaine, essentiellement rationnelle dans son principe et dans ses méthodes, ne peut opérer ses plus remarquables conquêtes que par de brusques sauts périlleux de l’esprit où entrent en jeu ces facultés affranchies de la lourde contrainte des raisonnements rigoureux, que l’on nomme imagination, intuition, esprit de finesse.
La troisième se trouve chez Carl Gustav Jung [3]
« Il n’est qu’une possibilité : reconnaître l’irrationnel comme une fonction psychique qui, puisqu’elle existe toujours, doit être nécessaire ; et considérer ses contenus, non pas comme des réalités concrètes (ce serait faire un pas en arrière !) mais comme des réalités psychiques, car il s’agit de données efficientes, donc de choses réelles. »
VAGUES DIVAGATIONS SUR L’IRRATIONNEL
Avant de continuer à lire ces lignes, j’aimerais que le lecteur s’arrête un instant sur le premier mot du titre qui les annonce. Comment comprendre ce « vagues » ? Comme un « simple ? » jeu de sons portant vers les divagations ? Comme un adjectif potentiellement dépréciatif, car peu rationnel ? Ou comme un substantif nous incitant à écouter le bruit d’une mer dont nous sommes nés, qui nous berce ou nous brise, nous porte ou nous noie ? Nous voici en plein irrationnel, et nous nous en enrichissons.
Et maintenant, revenons aux trois puissants esprits dont j’ai extrait les citations précédentes. Ce n’est pas pour m’en servir comme bouclier contre cette « peur de l’irrationnel » exprimée par Axel Kahn. C’est pour montrer que l’irrationnel est un acteur constant, nécessaire, libérateur, complice de nos pensées et surtout de nos actions. Alors, en avoir peur ? Surtout pas ! Le négliger ? Encore moins !
J’aurais pu continuer en racontant les découvertes scientifiques accomplies sous l’influence de l’irrationalité, laquelle cousine avec la sérendipité, trop souvent réduite au seul hasard.
Lire les œuvres des trois penseurs précédents devrait suffire à ouvrir un monde étonnamment caché, et pourtant permanent en nous, malgré certaines dénégations forcenées.
J’attire l’attention sur la carrière de Binet, inventeur des premiers tests psychométriques, trop souvent réduit au célèbre QI (qui n’est pas de lui !).
Louis de Broglie, mathématicien, physicien, prix Nobel de physique en 1929 a poursuivi les travaux d’Einstein en généralisant à la matière la dualité onde-corpuscule. Difficile de le ranger dédaigneusement dans un cadre « psy » dévalorisé et dévalorisant.
Quant à Jung, qui osera ranger au rayon des babioles son œuvre qui plonge dans notre inconscient collectif, a planté une typologie d’une richesse extraordinaire, a défini les fonctions énergétiques d’extra- et introversion, etc.
Chacun peut profiter des biographies et autres ouvrages de référence pour s’enrichir de la notion d’irrationnel.
JE N’AI PAS OUBLIÉ AXEL KAHN
Il y a quelques années, je passais chaque jour sur le côté nord de la cathédrale de Bourges. Un tailleur de pierre était à son œuvre. Il réparait les outrages du temps supportés par des statues que ses lointains ancêtres avaient créées. J’’aurais peut-être dû franchir les barrières du chantier, l’interroger, lui dire simplement combien j’appréciais qu’il existât encore des tailleurs de rêves de son espèce.
Je ne l’ai pas fait. Une parcelle de vie perdue. Mais elle aurait été encore plus perdue si je l’avais abordé avec une question du genre de celle-ci : « Votre travail est-il rationnel ou irrationnel ? » Et si j’avais continué vers pire : « Vous rendez-vous compte que vous nous ramenez au Moyen-Âge ? N’avez-vous pas honte ? ».
Je prie ce tailleur de pierre inconnu de pardonner l’envolée icarienne de M. Axel Kahn. Je souhaite que lui ou un autre de ses compagnons poursuive cette œuvre pleine de vie, qui marie heureusement l’irrationnel de l’esprit qui rêve et le rationnel du ciseau qui sait, par la main qui le guide.
Si le seul rationnel s’était emparé des compagnons du Moyen-Âge, M. Axel Kahn n’aurait pas eu l’occasion de saisir l’esprit en ces chapelles qu’il aimait fréquenter sur ses chemins, et la France ne se fût pas couverte de son « blanc manteau de cathédrales ».
Quant à l’irrationnel des personnes qui refusent une vaccination obligatoire, je ne peux que la confronter à un souvenir d’Axel Kahn, toujours dans Chemins[4].
Il fait une promenade nocturne près de Montparnasse. Un vertige le prend, puis une grande faiblesse. Il se traîne chez lui où il s’évanouit. Il se réveille à l’hôpital Cochin. Diagnostic : hémorragie digestive par ulcère duodénal. Une transfusion sanguine est prescrite en urgence. Laissons-le parler avec son confrère :
« Non, non protesté-je, pas de sang, je refuse !
–– Mais tu es fou, tu es saigné à blanc !
–– Peut-être, mais pas de transfusion sanguine, je ne prendrai pas le risque d’attraper le sida !
–– Que vas-tu chercher là, tu te laisses intoxiquer par des nouvelles alarmistes, le danger est bien surfait !
Je tiens bon… »
Alors, dialogue d’un rationnel et d’un irrationnel ? Dans quel sens ? Qui est qui ? Qui est l’homme d’un seul livre, d’une seule pensée ? Il arrive que la médecine, comme l’Histoire, repasse les plats.
Dénigrer l’irrationalité des autres par non-accord avec sa propre rationalité, là est la défaite humaine d’Axel Kahn. Défaite doublement aggravée par son état de médecin et de penseur de bioéthique, laquelle en prend un sacré coup derrière les oreilles. Une telle surdité volontaire, une telle crainte de l’irrationnel des autres, qui devient la négation de leurs questions, de leurs craintes, de leurs demandes, de leurs vies, ce n’est pas vraiment le modèle de testament d’un médecin.
[1] L’Année psychologique, 1911, 47
[2] Sur les chemins de la science, 354
[3] Psychologie de l’inconscient
[4] Page 132

