IL N’Y A PAS DE SOCIÉTÉ SANS TABOU

DROOPY
DROOPY

Le mot tabou provient d’un dialecte polynésien, par l’anglais, au XVIIIe siècle. Si le mot est récent, le sens contenu ne l’est pas.

Aucune société au monde ne peut se construire sans tabou, un ou plusieurs, oraux ou écrits, ce qui n’enlève ni n’ajoute rien à leur force. La raison en est simple : un tabou est autant base que signe d’appartenance, structure de reconnaissance et frontière terrestre, structure de connaissance et porte vers la transcendance, zone punitive autorisée à de rares intermédiaires dépositaires de la clef, zone dangereuse à transgresser pour tout le groupe, que le coupable de cette transgression soit un individu dévoyé du groupe ou un étranger plus ou moins mal intentionné.

Les liens avec le religieux se dessinent ainsi, jusqu’à créer une frontière de non-dit. Ainsi, sans aucune idée de blesser quiconque, remarque-t-on l’interdit d’une certaine relation avec Dieu, tant dans la religion hébraïque (interdiction de prononcer le tétragramme, le remplacer par Adonaï ou autre nom de substitution). Chez les musulmans, l’interdit porte sur la représentation imagée, mais aussi sur l’impossibilité de la connaissance complète, puisque l’un des attributs de Dieu parmi la centaine d’entre eux n’est pas connu.

Mais il y a peu, l’interdit – tabou ou quel que soit son nom – a perdu sa qualité transcendantale pour atteindre le niveau des « cis-trans sans dents. » Il a été acclimaté et affadi dans nos espaces occidentaux, puisque nous sommes censés jouir de « la plus extrême liberté d’expression »… à condition de le croire, ou de la répéter comme tout bon perroquet attendant ses graines.

En tout cas si aucun sujet de discussion n’est tabou chez nous, des centaines d’objets et de services le sont devenus en l’espace d’une nuit et sous la houlette du grand prêtre Jean Castex au JT de TF1 « J’ai décidé d’ajouter, dans le décret qui régit ce reconfinement, une disposition interdisant la vente des produits « non essentiels » dans les grandes surfaces. »

Le desservant de l’office élyséen ayant parlé, un vacarme a retenti dans le cimetière de la petite commune d’Omonville-la-Petite. C’était Prévert, depuis son lieu de repos qui beuglait à réveiller les morts : « Inventaire ! Inventaire ! ». Le préfet de police, alerté, a envoyé une escouade de CRS, car, en ces temps où l’on évoque à tout bout de champ la loi de 1905, la République frémit à ce seul mot. Inventaire ! On ne sait jamais, principe de précaution oblige. Les CRS ont patrouillé en vain, car ils ignoraient tout de cet individu nommé Prévert qui n’était fiché nulle part. Dans leur rapport, écrit par le plus gradé, donc le plus intelligent, il est question de « dispositif de sonorisation introuvable… de paroles incertaines, comme … en terre… vat’faire… »

Je comprends mieux quelques phrases glanées de-ci de-là : Ma culotte ! Je veux acheter une culotte ! Mes livres, où sont mes livres ? Des haltères, je veux me faire des biceps ! Je veux un nouvel appareil photo, etc.

You know what ? I’am not happy.