BUREAUCRATIE MORTELLE (2)

BUREAUX
BUREAUX

LA VIE DE L’ÉTYMOLOGIE

Travailler dans un bureau n’est pas synonyme de bureaucratie. Mais, revenons aux racines du mot pour en savourer les nuances.

D’abord, le bureau : il vient de burra, qui désignait en latin une étoffe grossière servant à couvrir les tables. L’étonnant est que le suffixe –eau de bureau provienne du latin –ellus qui avait une valeur diminutive. Peut-être ces tables ainsi couvertes servaient-elles à toutes sortes d’occupations, autrement dit, de taches ou de tâches.

Or,  c’est le sens de notre bureau, qui en est sorti. Non seulement le meuble, mais la pièce abritant ce meuble, et finalement, l’ensemble du local des bureaux dans les bureaux. Donc un bureau au troisième degré.

Pour un mot à suffixe diminutif, c’est une formidable promotion, une augmentation.

À moins que… le suffixe diminutif persistant ne serve à rappeler à certains utilisateurs de bureaux que leurs tâches peuvent être entachées, à tous les sens du terme. Autant par un encrier renversé, que par une malversation pudiquement gommée.

Et c’est ici qu’intervient notre suffixe –cratie, de ses origines grecques : les suffixes –kratês et –kratia sont apparentés à kratos (la force) et kratein (être le maître, détenir le pouvoir).

Le bureaucrate possède le pouvoir d’accomplir ses tâches les plus nobles, les mieux augmentées, ainsi que celui de dégrader sa fonction, la ramener à la salissure grossière.

En somme, pour peu qu’on se rappelle le sens profond du mot bureaucratie, on est ramené à la somme des possibilités qui vont de la nécessité bénéfique (aristocratie) à la pire calamité (dictature). Nous reviendrons plus tard sur les origines et sens profonds de ces termes.

SUR LE TERRAIN

Cette explication, sous une forme ou sous une autre, devrait être rappelée, à la prise de fonction de l’ensemble de nos bureaucrates, et au moins une fois par semaine, si ce n’est quotidiennement, à la majorité d’entre eux.

Ici s’ajoute une autre question : le bureaucrate oscille-t-il en permanence entre les extrêmes cités plus haut, ou se fixe-t-il quelque part entre eux, si ce n’est sur l’un d’eux ?

Une chose doit être tenue pour certaine : un travail correspond – en simplifiant – à un équilibre entre une personnalité et une technique. On peut – illusoirement – poser que la technique est clairement définie, interprétée et appliquée. Mais la personnalité qui domine le comportement devant toute embûche, peut devenir rétive, ou au contraire muette, poussant à la servitude qui permet de se protéger sous la couverture symbolique d’une bure grossière.

 « J’obéis aux ordres. » Combien de fois n’avons-nous pas entendu le bruit de cette carapace refermée, l’armure coincée de ces chevaliers de l’impuissance, quand ce n’est pas du déshonneur.

Eichmann aussi, obéissait aux ordres. Il disait n’avoir été qu’un bureaucrate consciencieux. Cela fut son système de défense lors de son procès. Et le pire est qu’il n’a peut-être été que la « personnification de la banalité du mal », comme l’écrivait Hanna Arendt. Une théorie controversée… Mais quelle théorie n’est pas controversée de nos jours, c’est-à-dire incomprise, suspecte, condamnable, condamnée… par les possesseurs de la Vérité ?

Sans entrer dans ce débat, car la puissance intellectuelle et vitale d’Hanna Arendt dépasse de cent coudées ses « controverseurs », il convient de revenir à une approche structuraliste de la bureaucratie. Quelles sont les rapports du bureaucrate et de la bureaucratie ? La bureaucratie crée-t-elle le bureaucrate ? Quelle somme de pouvoirs, avec quelles latitudes lui confère-t-elle ? Avec quelle bénédiction du pouvoir exécutif suprême, lequel devrait en principe –en principe, mais pas en réalité – être issu du peuple et lui revenir ?

Si chacune de ces questions peut engendrer quelques livres, elles se résument toutes à une constatation simple. Dans tout bureau censé destiné à l’aide et au conseil du public, une zone de pouvoir incompréhensible s’installe au moindre désaccord, d’où le représentant du peuple que nous sommes tous, se trouve évacué par le représentant de la Bureaucratie.

Constatation complémentaire, hors présence du public. Dans tout bureau – sauf, momentanément celui du « Numéro Un » – le bureaucrate de niveau N (sans se qualifier lui-même comme N) s’efface devant son N+1, lequel suit la même consigne plus ou moins fortement affirmée. Et il change de costume devant son N-1 qui n’a qu’à se le tenir pour dit.

Question « hors bureau » : En quelle forme humaine se transforme le bureaucrate revenu en son foyer ? Et par suite : Sous quelle pression acceptée ce voyageur invisible endosse-t-il son armure bureaucratique ?

Je pense qu’il n’y a pas de réponse à ces questions. Ou plutôt qu’il en est une infinité, variable, pas forcément prévisible, quoique statistiquement acceptable et résumée ainsi : le bureaucrate affirmé et fier de sa position n’est plus un humain. Ou, alors, il en représente une partie étrangère à ce groupe assez spécial qu’on nomme « les hommes de bonne volonté ».

À suivre