
Chacun fait l’expérience que, les années s’additionnant, le temps « passe plus vite ». Qui ne se souvient de l’extrême paresse de la semaine avant d’atteindre le dimanche ? Qui ne revit la longueur de l’année scolaire ? Ou l’infini que déroulait la phrase : « Quand tu auras… 7 ans, 8 ans, etc. 18 ans pour passer le permis de conduire… » ? Les années allaient comme une longue glissade d’escargot.
Quelques décennies plus tard, les jours ne sont jamais assez longs, les semaines filent, les mois défilent, les années se ruent à la charge, jusqu’à la dernière. Et pendant ce temps…
UNE HISTOIRE DE GLOBULES, ENTRE AUTRES
Nos horloges biologiques qui sonnent chaque milliardième de seconde de nos existences (avec ou sans conscience du césium) se règlent sur des repères inconnus. Tels sont les événements de nos vies, nos pensées, nos expériences, et aussi la vie propre, inconsciente de nos organes, chacun avec ses rythmes, ses fréquences, ses battements, sa vie, sa mort.
Vie inconsciente tant que tout va bien dans le meilleur des mondes possible. Ainsi en est-il de l’exemple ci-dessous.
La biologie nous apprend que le globule rouge qui naît de notre moelle osseuse, circule et oxygène l’ensemble de notre corps pendant quatre mois – si tout se passe bien – avant d’atteindre l’un de ses cimetières qui est notre rate. Et cela ne doit jamais cesser, nécessitant de produire chaque jour environ 200 milliards de ces globules, pour remplacer les « défaillants ».
À leurs côtés, les polynucléaires neutrophiles (sorte de globules blancs) de durée de vie d’environ 24 heures, sont produits en quantité proche de 100 milliards par heure, avec les mêmes contraintes d’équilibre entre les « nouveaux-nés » et les « vieillards », pour autant que l’on puisse les humaniser ainsi.
Voilà deux horloges biologiques qui doivent s’accorder pour que celle que nous appelons « la nôtre » ait un sens.
Un sens, oui, mais en toute inconscience… et même, insouciance. À moins que pour l’une ou l’autre de ces machines, un déséquilibre se produise. Et selon que prédominera le manque ou l’excès, nous resterons en bonne santé apparente, ou apparaîtront progressivement des symptômes étonnants, puis inquiétants, et menaçants. Notre corps va « parler » à sa façon, selon son langage, justifiant la vieille et belle formule de nos maîtres : « La santé, c’est le silence des organes. »
Rajoutons des milliers d’autres paramètres variables et progressivement désaccordés, dans chacun de nos organes, et pour chacune de leurs fonctions. Car des fonctions de vie s’opposent constamment à des fonctions de mort ; des cellules porteuses de vie nécessitent, pour poursuivre leur marche au futur, l’action de micro-organites cellulaires qui sont les « éboueurs » de nos métabolismes.
Et, à ces cascades purement somatiques (du soma, notre part organique), n’oublions pas la somme de nos expériences qui ont construit notre personnalité.
QUE DIRE DE NOTRE PERSONNALITÉ ?
Les définitions de la personnalité sont multiples, selon le point de vue d’où nous l’abordons.
Dans un premier temps, je préfère en revenir à celle qui me paraît la plus ouverte, la plus fertile en cascades de découvertes : « La personnalité est l’ensemble de l’organisation dynamique de nos processus cognitifs, conatifs et affectifs. » Il est bon de le rappeler.
Il serait lassant, en un seul article, de découvrir d’autres définitions plus spécialisées.
Traduisons en éclairant.
L’ORGANISATION DYNAMIQUE
L’organisation dynamique, est la somme des variations des trois processus qui nous accompagnent depuis notre premier souffle jusqu’au dernier, avec, si possible, la détermination d’un profil particulier.
Pourtant, n’ayons crainte d’élargir cette période au-delà des limites précitées. Des études déjà anciennes montrent les réponses variées, in utero, du fœtus soumis à différents stimulus du milieu maternel. N’est-ce pas ainsi que nous devons interpréter les troubles de comportement des enfants ayant été soumis à la prise d’alcool pendant la grossesse de leur mère ?
Quant au futur proposé au « dernier souffle », peut-on imaginer un instant qu’il ne puisse moduler notre personnalité, passant de l’extrême bonheur (c’est rare) à l’extrême angoisse (ne jouons pas les fiers-à-bras !) sans négliger tous les degrés intermédiaires, peut-être centrés par l’extrême indifférence ?
Chacun répondra comme il le peut. L’important est de comprendre l’énorme différence entre les dispositions fondamentales d’un caractère (il existe de merveilleux traités de caractérologie), lesquelles seraient inscrites, gravées, et offriraient une base de travail, à la future personnalité. Un peu comme la géométrie d’un voilier, son gréement, et l’expérience du capitaine détermineront les ajustements nécessaires au beau comme au mauvais temps.
TROIS « GROS MOTS »
Processus cognitif : Il nous offre le champ de la pensée consciente (pour faire simple), de la critique, du jugement, de regard sur le monde extérieur et son équivalent intérieur. C’est ainsi que les anciens philosophes habitués au latin, ont parlé du cogito (Je pense).
Processus conatif : Nous voici dans le champ de l’action consciente, donc de la volonté.
Processus affectif : Le mot est plus facile. C’est le domaine du sentiment… ou plus exactement des affects, c’est-à-dire des poussées internes motivant l’émergence de sentiments, d’une humeur, des passions, etc.
RETOUR SUR NOUS-MÊMES
ESQUISSE MATHÉMATIQUE SUR LA LECTURE
Nous nous sommes donc, construits, déconstruits, reconstruits incessamment au gré des repos ou des chahuts de nos vies, c’est-à-dire de leurs relations à nous-mêmes, associées à toutes les relations que nous avons pu construire ou subir, conscientes ou non, avec le reste du monde, lequel, en nos sociétés, s’immisce chaque jour davantage en nos replis de conscience les plus profonds.
Cela revient à dire que, depuis nos premières expériences vitales (rappelons la précocité d’écoute d’un fœtus dans l’utérus maternel) la croissance de nos apprentissages, expériences, illusions et désillusions, mémorisations, assemblages, expériences et mises à l’épreuve n’a cessé de croître.
Ce rythme de croissance est probablement exponentiel, comme bien des phénomènes vitaux, concernant la vraie vie profonde (oublions la réduction illusoire de la règle de trois, les problèmes de robinets et de trains qui se croisent).
Par exemple, si nous lisons un livre de quelque 850 000 caractères (environ 150 000 mots), arriverons-nous jamais à imaginer combien de réseaux neuronaux ces informations ont impactés, combien de classements mémoriels, combien de questions posées, de réponses suggérées, ou mise en attente, de contradictions et raisonnements ont été mis en branle ? La fameuse tempête sous un crâne, est ici, sans que nous en ayons toujours pleine conscience, un orage électrique de première grandeur, une nouvelle constellation intra-cérébrale de pensées-étoiles devant trouver leur place dans la galaxie préexistante déjà surchargée et malgré tout accueillante.
Prenons la dernière phrase de ce paragraphe, et rapportons-là à l’une des phrases simples que nous ânonnions dans les syllabaires de notre enfance. Nous passions plus de temps sur ces dernières pour les déchiffrer, les lire, les comprendre, que la plus récente de cet article. Simplement, parce que cette lenteur était nécessaire à cette nouvelle connaissance pour trouver son terreau cérébral, y prendre racine, créer son espace d’accueil où se retrouveraient ses correspondances, et ses frontières qui bloqueraient les correspondances incohérentes de tout ordre.
Au fil de nos apprentissages, cette rapidité nécessaire dont dépendent nos vies s’est organisée, amplifiée. Nous vivons plus vite dans notre journée de 24 heures. Car nous multiplions les expériences au-delà de la simple lecture, interprétons les milliers de signaux obligatoires d’une journée dite normale. Osons, si nous en avons les outils, comparer cette masse d’informations à celles que nous enregistrions dans le « même temps » (!) de notre prime jeunesse. Je n’ose même pas imaginer le résultat.
Imaginons un rapport de 1 à 10 dans la même unité de temps : Si nous avons enregistré une unité d’information dans notre prime enfance, et 10 en notre âge adulte, il est logique que l’apparence du temps nous apparaisse dix fois plus rapide. Poursuivons ce raisonnement en tenant compte de l’accroissement de nos connaissances, et nous voici embarqués vers ce processus de compression apparente du temps qui passe.
UNE ASPIRATION QUI DEVRAIT NOUS INSPIRER
Nous devons ajouter à cette approche semi-mathématique, celle, inéluctable de notre destinée finale. Elle s’associe de façon quasi-instinctive à l’adjonction d’une pensée devenue utilitariste autant qu’angoissante : la nécessité d’achever notre « grande tâche ». Quelle est-elle ? La nôtre. Pour l’un, la fin de cet article, pour l’autre le semis de ses tomates, pour un troisième, la dernière touche à un tableau, et pour chacun, l’adjonction d’une amélioration ou d’une reprise, ou d’une prolongation, et ainsi de suite jusqu’au dernier.
Car telle est notre « malédiction » d’homo sapiens, de vouloir ajouter de la connaissance à la connaissance, et de la transmettre, alors que la vraie « sapience » qui englobe la sagesse, devrait nous imposer de « prendre le temps », de le décompresser, de cesser de nous en faire presser et de nous « presser » nous-mêmes, avec toutes les acceptations de ce terme, l’une d’entre elles devant nous faire accepter… si possible, que nous sommes près de la sécheresse stérile.
Alors que notre avant-dernier travail devrait être la préparation ultime, cette fameuse agonie (du grec qui signifie justement travail : le même mot qui a préparé notre naissance).
Alors, et seulement alors, la boucle sera parfaite et le temps aura « fait son temps », soit vers une accélération ultra-lumineuse, soit vers un repos éternel.
(À SUIVRE)

