FATAL ENGRENAGE DE GEORGES BEUCHARD

FATAL ENGRENAGE DE GEORGES BEUCHAR
FATAL ENGRENAGE DE GEORGES BEUCHARD

UNE MINI-BIOGRAPHIE

Georges Beuchard est né en 1922 à Tlemcen en Algérie. Cette ville se situe à 140 km au sud-ouest d’Oran. Le nom prononcé Tlemcen, vient du berbère Tillimsan qui signifie poche d’eau ou source. Les Tlemcéniens de différentes origines partageaient la fierté de leur ville, et aussi de leur réputation d’intellectuels, au temps où ce terme ne s’était pas dévalorisé. La ville, après différentes gestations, fut fondée à la fin du XIe siècle et s’orne de nombreux monuments reconnus. Le chanteur connu sous le nom de Patrick Bruel y naquit en 1959. Pardonnez-moi de me sentir plus proche de Mohammed Dib, l’écrivain qui, lui aussi naquit à Tlemcen deux ans avant Georges Beuchard… lequel est oublié de Wikipédia.

Revenons à ce dernier, pour présenter son livre Fatal Engrenage. Une courte biographie le montre étudiant à Paris, journaliste à Alger. De là il passe au Maroc où il s’adonne à une petite ferme, avant de devenir instituteur au Sahara, puis professeur au Maroc (ce qui compensera un peu la nationalisation de sa ferme). Après 1965, quelques années en France métropolitaine puis l’établissement en Allemagne, à Munich, et enfin à Berlin, d’où il enverra une de ses dernières lettres à mon cousin, que je possède actuellement puisqu’il s’agissait de familles amies.

Vous aurez donc la primeur de quelques révélations de « Georget » comme il était surnommé. Maigrelettes, d’accord. Mais, faisons-en néanmoins notre miel.

FATAL ENGRENAGE

Le livre est édité par Les 10 Cyons-Loups, édition associative dont le jeu de mots a dû séduire le côté facétieux de notre auteur. Pourtant, n’associons pas trop vite ce Cyon-Loup à Georget, par sa vie de terrible carnivore néandertalien, mais plutôt à un message crypté : malgré la force de cet animal qui lui permit de s’adapter à bien des contraintes climatiques, il finit par disparaître.

L’action commence le 31 mai 1962 à Sidi-Smaïn, un village proche de Sidi-Bel-Abbès et s’achève le 5 juillet 1962 à Oran.

Dans ce village d’apparence tranquille, Lucien Savenay, l’instituteur a organisé son école pour participer à sa façon à la solution du problème algérien, clairement et simplement : valoriser les fondements de la République (liberté, égalité et fraternité) et y ajouter la laïcité. Par ailleurs il stimule les parents et familles pour présenter une quinzaine de ses élèves au certificat d’études, et « fait exceptionnel, pour la première fois dans toute la région… trois filles. » Une révolution, comme s’enthousiasme l’inspecteur d’académie Grandjean qui est aussi son ami.

C’est une sorte de sacerdoce pour cet homme du cru, qui a abandonné sa fonction de professeur d’arabe au lycée d’Oran pour mettre en pratique sa ferveur socialiste.

Tout se passera bien, en apparence, jusqu’à ce que les belles pensées de Savenay soient anéanties. Son école est incendiée, en même temps que son appartement, avec tous ses biens, ses livres systématiquement détruits, ses fidèles amis musulmans sont égorgés ou décapités par les fellaghas, sa meilleure élève de 15 ans ne reparaît pas, car elle a été mariée par force à un vieil homme. Quand on connaît l’Histoire, on devine la suite de récit de Georges Beuchard.

Savenay trouvera une épaule secourable auprès de l’inspecteur Grandjean, à Oran. Il est atteint d’une dépression qui résiste à tous les dépaysements et autres plaisirs qui lui sont proposés, tant charnels, qu’amicaux. Il est à Oran, ville chaleureuse, trop peut-être, y rencontre du monde, et s’enrôle dans l’OAS où il accomplira les actions qui lui seront demandées.

Tout s’effondre. Chacun réagit à sa façon. Lucien Savenay change non seulement de personnalité, mais aussi d’identité : nouveaux papiers, nouvelles fonctions. Devenu Thierry de Montagnac, il utilise strictement toutes ses capacités dans cette guerre qui ne sera reconnue que trente-sept ans plus tard, en juin 1999. Fin de siècle, fin de millénaire, fin d’un monde. Il épaule Pablo, un des ses anciens amis retrouvé, autre homme de gauche, communiste, lui, qui applique les méthodes du parti. Ces deux-là forment la tête pensante de leur équipe, montent en puissance, et en risques. Un jour le nouveau Thierry de Montagnac sera amené à tuer un enfant. Il sera lui aussi broyé par le fatal engrenage.

MA LECTURE

Pour qui a vécu, connu et agi, ce récit sonne vrai. Si les descriptions sont rudes, elles restent sous la réalité quotidienne de l’époque, et non « accrocheuses ». Ce fut un temps de guerre. Je ne dirai pas de « sale guerre » comme le clamaient les agitateurs de gauche et autres « porteurs de valises », mais une guerre salie, et ceux-là qui criaient le plus fort n’en devenaient que plus responsables.

Je ferai un petit reproche à « Georget » : par moment, on sent trop son adhésion à une vue dite « colonialiste » de la question, ainsi qu’une tendance dépréciatrice de la population oranaise. Personne n’est parfait, mais il y a des façons d’exprimer la diversité des groupes humains. Ici, je m’avance sur un terrain personnel : connaissant le type de relations qui existaient à l’époque avec certains membres de ma famille, je n’en suis pas autrement surpris.

Cependant, « bémolisons » cette approche. Dans sa lettre, « Georget » précise : « J’étais un spectateur privilégié. Tout est authentique. Je pouvais écrire un bouquin de 400 pages, j’ai préféré un récit. »

J’ai depuis longtemps posé que l’écrivain était libre, mais aussi que sa liberté nourrissait et validait celle de ses lecteurs. Je m’y applique. Et je recommande cette lecture.

 UN PASSAGE DE FATAL ENGRENAGE : LES IDÉALISTES

Pendant le repas, ils évoquèrent surtout leurs souvenirs de l’école normale ainsi que leur expérience de directeur d’une école primaire où les « indigènes » étaient majoritaires. Ils s’étaient retirés dans un coin isolé du salon pour déguster leur café. Savenay put enfin lui poser la question qui l’obsédait depuis qu’il l’avait retrouvé sous le nom de Pablo.

–– Jadis une réelle et sincère camaraderie nous liait. J’ose espérer que cette amitié existe encore. Elle me permet de t’interroger sur un sujet qui m’intrigue. Par quel processus un ancien militant du parti a-t-il pu devenir l’un des responsables majeurs de l’O.A.S. dans cette ville d’Oran tellement vivante mais aux opinions souvent contradictoires ?

–– Ta question est logique et je m’y attendais. Je peux aisément te répondre.

–– Je t’écoute avec la plus grande attention.

–– Il y a deux éléments qui semblent être séparés mais au fond ne forment qu’un tout. D’abord la composition du parti communiste en Oranie, ensuite ma conception du marxisme.

–– Commence donc par me parler du parti communiste, puis tu me diras comment tu vois le marxisme.

–– Le parti communiste français et le parti communiste algérien n’ont pas les mêmes composantes. Le parti français comprend deux catégories : les intellectuels guidés par leur idéalisme et les travailleurs aux maigres salaires, tels les mineurs dans les houillères du Nord, les ouvriers, les  employés , subalternes, bref tous ceux qui vivent avec difficulté. En Algérie le parti est formé autour de quatre nationalités différentes mais qui s’opposent de plus en plus depuis le début des évènements et commencent à se déchirer, ce qui vide le parti de son existence.

–– Et quelles sont ces nationalités ?

–– Ce sont les pieds-noirs d’origine métropolitaine, les pieds-noirs d’origine espagnole, les juifs, enfin les arabo-berbères dénommés actuellement les musulmans. Les juifs sont dans une situation délicate. Depuis la création d’Israël et les revendications des Palestiniens, et en raison des conflits entre Israël et les Arabes, la position des Juifs à Oran est de plus en plus difficile. S’ils sont pour l’indépendance de l’Algérie, ils semblent se rapprocher du F.L.N. algérien et donnent l’impression de trahir Israël. Résultat : ils quittent le parti. Lequel, pourtant, les rapprochait les uns des autres.

–– Et les autres nationalités ?

–– Le problème est différent entre les pieds-noirs d’origine espagnole et les arabo-berbères. Pour aller plus vite, je parlerai des Espagnols et des Arabes. Leur rivalité remonte à la nuit des temps. Qu’était Oran en l’an 900 lors de la domination carthaginoise et romaine ? Rien. Le port insignifiant comptait une dizaine de maisons disséminées derrière de gros rochers. L’Espagne n’étant pas loin, quelques balancelles venues d’Almeria mouillaient dans ce havre pour y faire du commerce. Et puis, après 2 ou 3 siècles, on put constater que ce point d’Oran devenait une petite ville. Alors les Espagnols et les Arabes commencèrent à se disputer la cité et à l’occuper à tour de rôle, chaque fois, bien sûr, à la suite d’âpres combats. L’une des occupations les plus célèbres fut celle ordonnée par le cardinal Ximénès, archevêque de Tolède. Il quittait Carthagène en mai 1509 avec une flotte portant 10 000 fantassins et 4 000 chevaux. Les troupes débarquaient à Mers-el-Kébir et s’emparaient d’Oran. Les Espagnols durent abandonner 40 ans plus tard, la peste ayant fait des ravages dans leurs rangs. Ils reviennent  bien plus tard, mais en 1679 le fléau reprit de plus belle. En 1698 le marquis de Santa-Cruz fit élever au sommet du pic de l’Aïdour, à 375 mètres d’altitude, un fort qui porte son nom, Santa Cruz, et qui est depuis le symbole d’Oran. Les luttes entre Arabes et Espagnols reprirent lorsque, dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790, un tremblement de terre détruisit la ville, ensevelissant plus de 2000 personnes. En 1794 la ville fut encore frappée de la peste. Les combats reprirent entre Espagnols et Arabes jusqu’à la conquête française. Le marquis de Faudoas fit son entrée à Oran le 17 août 1831. Pendant 928 ans la ville avait souffert des horreurs de la guerre. Mais depuis le début des évènements, cette hostilité larvée entre Espagnols et Arabes est prête à repartir. Les Arabes sont de plus en plus pour le F.L.N. et les Espagnols s’accrochent à leur conception de l’Algérie française. Certes, le marxisme existe toujours mais le Parti communiste algérien n’intéresse plus personne.

–– Et toi, que deviens-tu ?

–– À ma première nomination comme instituteur à Sidi-Bel-Abbès, j’ai adhéré au Parti communiste. J’ai fait de nombreuses causeries et animé deux séminaires. Lorsque j’ai été nommé directeur de l’école de Bou-Tlélis, j’ai continué de militer au sein de la cellule dont j’étais le secrétaire. Lorsque les évènements ont éclaté, je me suis rendu compte du désintérêt des camarades. Au début nous étions vingt-cinq. Quand nous nous sommes retrouvés à quatre, nous avons décidé d’arrêter. Je suis toujours communiste, mais je ne suis plus au Parti. 

–– Parle-moi du marxisme, maintenant.

–– Avec plaisir. Il y a deux façons d’envisager le marxisme. Soit comme doctrine, soit comme méthode. Si l’on se place sous l’angle de la doctrine, c’est très intéressant, et cela permet d’excellents débats entre philosophes. On publie des essais, aussi documentés les uns que les autres. Mais on n’avance pas et l’on tourne en rond. On rêve, on espère, on attend des lendemains qui chantent ; on les attend en vain car l’on ne voit rien venir à l’horizon. Le marxisme vu comme doctrine ne mène nulle part. Ce n’est qu’un jeu entre intellectuels.

–– Et comme méthode ?

–– C’est différent. Il y a, bien sûr, un peu d’idéalisme car c’est nécessaire dans tout projet, mais la réalité des faits nous oblige à plonger tout de suite dans l’action. […] Nous avons appliqué l’un des aspects de la méthode marxiste : face à la réalité, nous avons agi sur les conditions matérielles pour changer le développement des évènements…

L’après-midi largement entamé, le moment était venu de finir leur entretien. Près de se séparer, Boissonac retint Savenay.

–– Encore une question, Lucien. C’est important.

–– J’écoute.

–– Je me sens trop seul dans l’O.A.S. Benito et les autres sont dévoués, mais leur matière grise est nulle. Accepterais-tu d’être mon adjoint ? Rends-moi la réponse après-demain.

–– Je te remercie de ta confiance et je vais réfléchir à ta proposition. Moi aussi j’ai une dernière question à te poser.

–– Vas-y !

–– Communiste et responsable de l’O.A.S., est-ce compatible ?

–– En apparence, non ! Mais quand l’incendie se rapproche, demandons-nous au pompier quelles sont ses idées religieuses ou politiques ? Les circonstances nous dépassent et nécessitent le choix. N’oublie pas qu’à Bandoung, en avril 1955, vingt-cinq pays du monde afro-asiatique, plus des représentants du Maghreb au titre d’observateurs, décidèrent d’un idéal de coopération, de paix et de progrès pour tous les peuples. Fidèle à ce symbole j’ai donc choisi. Malheureusement les Occidentaux ont été méfiants envers cette conférence.

–– Comment vois-tu l’Algérie future ?

–– Nous allons vers l’indépendance. J’imagine une Algérie libre, au régime républicain, dégagée bien sûr du colonialisme mais non de l’influence française surtout en ce qui concerne les droits du citoyen et le maintien de la laïcité.

Puis ils se quittèrent en se promettant de se revoir deux jours plus tard.