
En 1891 un officier anonyme faisait paraître un article dans La Revue des Deux Mondes. Son titre : « DU ROLE SOCIAL DE L’OFFICIER ». Pourquoi revenir à 1891 dirait un grincheux ? La réponse dans les lignes suivantes.
En 1891, la France venait d’imposer « l’application intégrale du service obligatoire ». Préalablement, des accommodements permettaient à certains groupes sociaux d’échapper à la conscription. Dorénavant, « de vingt à vingt-trois ans, toute la nation, sans exception » devait accomplir ce service militaire.
L’officier anonyme avalisait ainsi les réflexions préalables de personnages tels Albert de Mun, Melchior de Vogüé et Ernest Lavisse. Chacun d’eux visait une part de la population, avec la pensée généreuse de stimuler une réconciliation nationale.
Albert de Mun, préoccupé de la question ouvrière, était convaincu de la valeur primordiale du retour du peuple au christianisme. Il s’appuyait pour cela sur la jeunesse catholique militante et l’espoir qu’en sortirait une génération de nouveaux industriels, ingénieurs et dirigeants.
Ernest Lavisse mettait en avant la jeunesse universitaire, le patriotisme actif, l’union généreuse, le devoir social, comptant sur leur rôle de futurs professeurs.
Melchior de Vogüé, quant à lui, se plaçait « sur le terrain commun de l’action sociale », rappelant « à tous les privilégiés de l’intelligence, de l’éducation, de la culture, de la fortune […] que leurs premiers devoirs sont envers les humbles et les déshérités. » Son message appelait les « bonnes volontés de tous partis, de toutes confessions, de toutes philosophies, à communier dans « la religion de la souffrance humaine. »
Certes, les formulations de ces trois penseurs, datant de 130 ans, pourraient sembler désuètes. Il faudrait les actualiser, les dépoussiérer, les « réhabiter » comme diraient au mieux les moins cuistres des cuistres, laissant au pires d’entre eux le haussement d’épaules fatigué accompagné du sourcil dédaigneusement levé.
Mais les lecteurs de ce blog préfèrent la connaissance et sauront méditer tranquillement les lignes précédentes et les suivantes, car notre situation actuelle est bien pire qu’en 1891, alors que des orages s’amoncelaient depuis l’Allemagne. En effet, les orages sont maintenant au cœur de la France.
L’officier anonyme, revenant sur les préconisations des trois mentors précédemment cités, constatait la séparation des groupes sociaux qu’ils représentaient, et le risque de laisser une grande partie de la population à l’écart de leurs élans les plus généreux. Pourtant, il existait un cadre élargi qu’il décrivait ainsi : « Ce cadre est tout formé, destiné par son essence à exercer la direction temporaire, non pas seulement d’une fraction, de la majorité même, mais de la totalité de la jeunesse ; c’est le corps des vingt mille officiers français. »
Décrivant les caractéristiques de la fonction d’officier, il regrettait : « Il est le seul à qui l’on ne songe pas. Ceux qui poussent la jeunesse dans les voies de l’action sociale ne prononcent pas son nom ; on ne semble pas imaginer qu’on puisse utiliser cette force puissante ; on ne se demande pas si le mouvement qui secoue la génération nouvelle ne pourrait être propagé dans le milieu militaire. ».
L’officier anonyme plaidait pour un enrichissement moral, social, humain des relations entre des officiers trop souvent préoccupés de technique guerrière pure et simple, et ignorants des hommes qu’ils avaient à commander.
En ces temps où la cavalerie faisait office d’arme blindée, il écrivait : « Il est extrêmement bien porté de connaître beaucoup mieux ses chevaux que ses hommes ; nous pourrions citer nominativement nombre de jeunes officiers qui se piquent (et en cela il faut grandement les louer) de connaître à fond les trente-cinq chevaux dont ils ont la direction, les moindres particularités de leur nature, de leur tempérament, de leurs origines, de leur caractère, mais semblent tout fiers d’ajouter ensuite : “Quant à mes hommes, je ne puis pas retenir leurs noms, c’est un genre de mémoire qui me manque.” Et, s’il ne s’agissait que des noms ! Mais, allez leur demander de vous donner sur ces hommes, sans même les nommer, à la vue, le dixième des renseignements qu’ils vous ont donnés sur leurs montures, et vous verrez ce que vous en tirerez, à moins qu’ils ne concluent par un : “Du reste, ce sont des brutes” qui coupe court à tout. »
L’officier anonyme qui plaidait avec cette chaleur humaine pour un rapprochement de tous les membres de la Nation est maintenant connu et respecté, y compris dans les territoires qu’il eut sous son protectorat. Il s’agissait du capitaine, futur Maréchal, Lyautey. Il avait appliqué ses notions à l’état de paix armée, comme à celui de guerre, et mieux encore. Pour lui, prendre une ville, c’était se préparer à y installer un marché le lendemain ; et un médecin valait un bataillon.
Aujourd’hui, le service militaire obligatoire a disparu, pour des raisons qui ne m’ont jamais convaincu ; à moins que ce ne fussent des raisons inavouables, dont nous subissons aujourd’hui les conséquences. Je ne les développerai pas ici.
LA PENSÉE DE LYAUTEY RESTE VIVANTE, MAIS…
Constatons avec le chef de bataillon Michel Stachowski [1] que : « Le rôle social de l’officier » demeure un modèle pour définir le comportement à adopter par les cadres envers leurs subordonnés. » Qui plus est : « le rapport que l’officier doit avoir avec ses subordonnés est tout à fait adapté à une armée professionnelle pour gagner l’efficacité militaire. »
Cependant, l’abolition du service militaire obligatoire a entrainé la perte du lien de proximité de l’officier avec l’ensemble de la jeunesse nationale, ainsi que de l’exemple qu’il mettait en valeur.
De plus, la réduction des effectifs, des budgets, la projection en terrains d’opérations lointains, et le recentrage de l’armée sur son cœur de métier qui reste la défense de la Nation, tout cela entraîne une distanciation entre le peuple et son armée.
Cette distanciation est le germe d’une fracture sociale majeure, l’armée devenant progressivement un corps étranger interne taillable et corvéable, sans que le reste de la population ne participe, au moins moralement, aux sacrifices consentis. Peu à peu, l’armée nationale ne sera plus considérée que comme une fonction mercenaire par des citoyens qui ne mériteront ni cette qualité, ni cette armée.
Dans les conditions actuelles, cette évolution, si personne n’y porte remède, aboutira à la dislocation finale de la France.
IL FAUT OSER DIRE ET AGIR
Conscient de cette rupture progressive, le chef de bataillon Stachowski, à défaut de pouvoir influencer l’ensemble de la jeunesse, propose de donner la priorité aux jeunes en difficulté. Pour cela, il évoque l’ampliation de structures intégratives diverses dépassant les principes et mettant en avant « des actions pragmatiques qui doivent rapprocher le militaire des jeunes afin que se transmettent, au contact l’un de l’autre, les valeurs citoyennes… »
Dans le même article, il ne craint pas d’élever une pensée forte :
« La défense de la Cité est une mission éminemment politique ; elle couvre un champ d’action qui va au-delà de la tactique… Nous ne pouvons pas simplement expliquer la géopolitique et les arguments qui militent pour une défense; il faut développer l’armée comme une institution, un système de valeur. »
AU-DELÀ …
L’article contemporain cité date de 2018, et son auteur avait choisi une approche ciblée. Ne lui faisons par dire ce qu’il n’a pas écrit, mais reprenons-en la substantifique moelle (l’officier doit être celui qui porte ce message de capacité vers ses subordonnés et vers nos dirigeants… « La défense de la Cité est une mission éminemment politique).
C’est exactement ce qu’ont fait les généraux et soldats de tout grade qui ont signé les lettres aux dirigeants qui doivent rester dans les mémoires de chacun. Ils sont tous des lanceurs d’alerte.
Ils ont rempli leur devoir d’information quitte à encourir des reproches ou des sanctions disqualifiantes. Or c’est l’inverse qui aurait dû se produire. S’il y avait dans ce pays un président digne de ce nom, il aurait dû, soit les remercier et prendre des mesures correctives, soit produire un état indubitable de leurs erreurs, si erreurs il y a.
Au lieu de cela, il a laissé des intermédiaires de qualité douteuse s’enferrer dans des insultes, des calomnies, des fantasmagories. Ne parlons pas de M. Mélenchon qui s’enferre chaque jour dans un rôle qui ne convient à personne, pas même à lui, car son intelligence aurait dû le porter à d’autres explications. Voyons plutôt la volière où perruches et perroquets enfiévrés ont jaboté et piaillé tout leur saoul sans délivrer d’autre message que celui de leur lamentable incompétence ou de leur servitude qui ne vaut guère mieux.
On a reproché à ces soldats de tout grade de ne pas s’en tenir à leur « devoir de réserve ». C’était ne pas comprendre, ou ne pas vouloir comprendre, qu’il existe un devoir qui dépasse de loin cette obligation d’omerta. C’est le devoir d’alerte.
Sans le savoir (?) le chef de bataillon Stachowski visait juste en écrivant : « L’officier doit alors trouver d’autres réseaux pour espérer rester un cadre influent pour la nation. »
Je soutiens les soldats de tout grade qui en ont été réduits à élever la voix parce qu’on voulait les réduire au rôle dégradant de « grands muets… grands complices. »
[1]: https://www.penseemiliterre.fr/80-ans-apres-la-mort-du-marechal-lyautey-que-reste-t-il-du-role-social-de-l-officier-_143_1013077.html

