
Je reçois ce jour l’éditorial de La Revue des deux mondes signé par Valérie Toranian. Toujours très intéressant, comme d’habitude, mais être intéressant n’est pas un gage de réalisme absolu, cet édito nous en apporte une démonstration*.
Le titre déjà penche d’un certain côté : « Peut-on arrêter Poutine ? ». Certes, le verbe arrêter comprend de nombreuses acceptions. Mais dans un article où l’on glose sur « la volonté américaine, depuis Obama, puis Trump, et maintenant Biden, de ne plus être le gendarme du monde » , la tentation est plus que forte de comprendre que les « gendarmes » plus ou moins repentis n’ont pas fini de remettre leurs « chaussettes à clous ».
Car si l’on imagine que derrière les différents présidents US, il n’y a ni deep state, ni complexe militaro-industriels, ni « faucons » aux becs acérés, ni suffisamment de forces bellicistes, c’est se mettre le doigt dans l’œil et même les deux.
C’est aussi vouloir oublier (je n’imagine pas un instant que l’auteur l’ignore) le plan fondamental de M. Brezinzski qui consistait à entourer l’ours russe jusqu’à l’étouffer par suffisamment de potentiel en armes et en alliés politiques. Ce raccourci était éclairant et continue de l’être. Que sa position soit défendable, j’en conviens. Mais personne ne peut nier qu’elle ait disparu des écrans radars, ni qu’elle n’ait trouvé de motivation profonde dans les origines polonaises de son initiateur. L’antagonisme entre ces deux nations, toutes deux chères à la France, est aussi loin d’être minime que d’être oublié. Et pour tout dire, je pense fermement qu’on avance en aveugle lorsqu’on néglige les soubassements psychologiques de personnages de cette importance. Le robot politique dénué de toute « passion triste » n’est pas encore né.
De plus, a-t-on jamais vu un ours cerné d’ennemis s’asseoir tranquillement et attendre qu’on vende sa peau ? Ce ne serait ni réaliste, ni beau. Si certains se plaisent à refuser de voir un « grand remplacement », la Russie est un pays qui refusera toujours et le « grand étouffement » et le « grand déclassement ».
Permettez aussi que je trouve par trop asymétrique la phrase suivante : « Pour les pays occidentaux, la diplomatie doit être un substitut à la pression militaire ; pour la Russie, il faut les combiner en permanence pour créer un état d’anxiété stratégique. » Elle est due à un historien et géopolitologue, Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales.
J’ose espérer que cette phrase ne résume pas l’intégralité de sa pensée, ce serait à désespérer des grands oracles. En effet, vouloir faire croire à un machiavélisme russe face à une grandeur d’âme diplomatique des pays occidentaux, c’est commettre une double faute.
La première est de prendre les Occidentaux pour des benêts, ce qui est peut-être vrai, mais alors par manque de réussite plutôt que par manque de machiavélisme. Peut-être ont-ils encore beaucoup à apprendre, ou alors ont-ils beaucoup perdu depuis deux ou trois siècles. Et quand on parle d’Occidentaux dans ce contexte, n’oublions pas d’y compter les USA.
La deuxième faute et de vouloir effacer de ma mémoire toutes les manipulations par lesquelles les USA ont « moralisé » et rendu leurs guerres « raisonnables et raisonnées » . Et ce n’est pas d’aujourd’hui.
Remember the Maine ! Vous connaissez ? L’USS Maine était un croiseur cuirassé envoyé à La Havane lors de la guerre d’indépendance cubaine en 1898. Le 15 février, une terrible explosion le secoue, et il coule. Un quart de l’équipage survivra. Malgré les conclusions d’une commission d’enquête n’en décelant pas la cause, MM. Hearst et Pulitzer (dont les noms résonnent encore à nos oreilles) en accusèrent l’Espagne. Remember the Main, to Hell with Spain ! Fin avril 1898 les USA déclaraient la guerre à l’Espagne.
Cela ne vous dit rien ? Alors, revoyez l’histoire du Lusitania, coulé en mai 2015 par un sous-marin allemand. Le retrait du navire de guerre qui devait l’escorter, l’existence d’une explosion indépendante de la seule torpille qui l’ait touché, et bien d’autres « extravagances » pesèrent peu à côté de l’exploitation qui suivit. Remember the Lusitania ! Le slogan fut assez fort et porta assez loin pour stimuler les USA à entrer dans le cours de la Première Guerre mondiale.
Quant à l’épisode de Pearl Harbour, qui fut le prétexte de leur intervention en décembre 1941, il donna lieu à l’immédiate entrée en guerre des USA. On en sait davantage pour dire que là aussi…
Et si cela s’arrêtait là ! Plus près de nous, en 1990, la fameuse histoire des couveuses où de prétendus nouveaux-nés en réanimation n’attendaient que l’intervention de méchants Irakiens pour aider à déclencher la guerre du Golfe. Encore une manipulation made in USA.
Et il y en a d’autres. Je passe pour vous en proposer une, plus actuelle. Connaissez-vous une série nommée Serviteur du peuple ? Si non, ne vous sentez pas mal à l’aise. Je n’ai appris son existence que récemment par des amis russes. Serviteur du peuple raconte l’histoire d’un petit professeur d’histoire qui critique la corruption et les autorités en 2015. Ses propos sont filmés, passent sur des réseaux sociaux, et lui ouvrent les portes de la politique. Il deviendra président de la République pour ramener chacun dans le droit chemin. Cette série est ukrainienne et l’acteur jouant ce professeur devenu président était Volodymyr Zelensky, le même qui, par hasard, se trouvera à la tête de l’Ukraine en 2019 en reprenant le titre de la série, laquelle avait été distribuée par… Netflix. Bien sûr, aucune ingérence américaine dans cette affaire !
Je m’en tiens là, mais il y aurait encore de quoi écrire. En ce qui me concerne, ma religion est faite. Mais chacun est libre de penser. Peut-être…
Antoine Solmer
* https://www.revuedesdeuxmondes.fr/peut-on-arreter-poutine/

