MAXIME TANDONNET

Pris par tant d’autres occupations, j’ai trop négligé mes écrits « ouverts » (le blog Geocortex.site) ainsi que d’autres « écrivains de blogs ». Je précise : « écrivains », titre que certains méritent plus que bien d’autres. Je n’aime pas le nom « blogueur » cuistrement ajouté au dictionnaire sous prétexte d’un suffixe validé par l’usage, mais qui, dans ce cas, détonne. Le « blogueur » est trop souvent proche du « blagueur », sinon du « blablateur » qui, à tout prendre, vaut mieux que « blogueur » par l’image qu’il véhicule. Quant aux « cliqueurs de touches », passons…

Revenons au titre. Je rhabille mon ordinateur à la mode de l’ancien et retrouve le nom de celui dont j’avais rapporté quelques textes, avec toujours plus que du plaisir, une admiration claire et enrichissante. Et puis, voici qu’aujourd’hui, j’apprends qu’il est brutalement décédé il y a quelques mois. Les curieux en retrouveront quelques informations sur différents sites. Avec retard et regret je ne peux qu’avancer un « paix à son âme », surtout en ce jour qui précède Pâques.

Et puis, s’arrêter là ? Non le spectacle doit continuer. The show must go on, comme aiment à le dire mes amis américains. Cette expression dépasse l’idée du divertissement, à moins qu’elle ne la rejoigne, au sens pascalien du terme. Alors, je suis allé sur le blog de Maxime Tandonnet. Il attire de bonnes plumes. Je ne peux résister, en forme d’hommage, à vous délivrer ci-dessous l’article dédié au dernier livre paru de l’auteur décédé.

Antoine Solmer

( )( )( )( )( )( )( )( )( )( )()( )

Préface du dernier ouvrage de Maxime Tandonnet : Michel Poniatowski – Un prince dans la République (Perrin, 13 mars 2025), par l’historien Arnaud Teyssier

 

Maxime Tandonnet nous a été enlevé subitement le 23 septembre 2024, alors qu’il était sur le point d’achever une belle et longue carrière au service de l’État, et qu’il s’apprêtait à poursuivre une œuvre remarquée d’historien et d’essayiste. Pour ceux, dont je suis, qui ont eu le privilège d’être son ami, il est tout entier dans ce livre qu’il n’aura pas vu paraître : érudit et subtil, intègre et engagé, toujours soucieux de dégager des événements de l’Histoire les enseignements utiles pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Il n’était pas de ces marchands de durée morte que dénonçait Péguy et qui ne conçoivent leur ouvrage que comme un labeur d’entomologiste sans prise sur la réalité humaine. Il est vrai que Maxime Tandonnet avait l’expérience vivante des cercles du pouvoir, dont il avait décrit le clair-obscur et les terribles ressorts dans Au cœur du volcan, ses carnets de l’Élysée à l’époque où il était conseiller de Nicolas Sarkozy. Son style singulier d’historien est le fruit de cette rencontre entre une culture personnelle dense et réfléchie, et une connaissance concrète du monde politique contemporain. La ligne de force de son œuvre devint assez vite l’étude des « parias », de ces figures, d’envergure inégale, qui ont marqué l’histoire de la république française et sont les révélateurs de ses grandeurs, de ses misères, de ses contradictions. Tel fut le cas d’André Tardieu – l’une des personnalités les plus brillantes de la IIIe République mais dont la carrière ne tint pas toujours ses promesses – ou de Georges Bidault – successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance, mais qui acheva son parcours politique par un engagement au service d’une cause sans issue, l’Algérie française. Michel Poniatowski fut-il semblablement un « paria » ? On serait tenté de le penser, tant le souvenir qu’il a laissé est celui d’un genre de baroudeur, aux phrases excessives et à l’image ternie par quelques « affaires » archétypiques des années 1970 – « le dossier des années 70 » selon la formule si juste de l’auteur. Pourtant, quand on lit sa biographie par Maxime Tandonnet, on mesure qu’il fut bien plus qu’un second rôle sur le théâtre, de nos jours un peu dévalué, des « années Giscard ». Il évoque plutôt l’un de ces personnages que l’on aperçoit à l’arrière-plan sur les toiles de maître et qui portent en eux le sens profond de la scène représentée. À l’expérience du pouvoir, et malgré un gaullisme – c’est le moins qu’on puisse dire – fort tiède, « Ponia » avait fini par épouser les ambitions du régime qu’il avait servi, au moment où ses héritiers présumés, les vrais « gaullistes de façade », entreprenaient minutieusement de le perdre. Au regard de ce parcours, bien des choses s’éclaircissent… C’est par une généalogie que s’ouvre le livre de Maxime Tandonnet, celle, riche, complexe et colorée de Michel Poniatowski, qu’il appelle au fil des pages « le prince ». Mais ce qu’il nous offre de plus original, de plus profond, de plus décisif, c’est en effet, à travers cette personnalité hors normes, une généalogie d’un autre genre, celle de la république post-gaullienne et de ses nombreux avatars qui nous ont conduits à un tout autre système que celui qui avait été conçu par le Général et les constituants de 1958 : notre régime d’aujourd’hui, régime faible et désormais décrié, mélange d’impuissance et de narcissisme que l’auteur dépeint dans son implacable conclusion. Maxime Tandonnet a eu accès pour la première fois aux archives personnelles du prince, qui sont d’une richesse remarquable, notamment le second tome de ses Mémoires, jamais publié. Le portrait psychologique de l’homme, notamment tel qu’il se forme dans sa jeunesse, est nourri de ces sources exceptionnelles. Il tient une grande place dans l’ouvrage, avec de bien jolies pages. Et il est éloquent : aucun « plan de carrière » chez celui qui, réfractaire au STO, combattit courageusement pour la libération de la France. Le « baroudeur », malgré sa haute et bientôt forte stature, était d’un naturel cultivé et timide, et ne commença vraiment à sortir de l’ombre, qui lui allait si bien, après avoir été l’un des premiers élèves de l’ENA nouvellement créée, que dans les derniers jours de la IVe République. Son destin fut scellé par sa rencontre et l’amitié forgée avec l’un de ses cousins par alliance, de quatre ans son cadet : Valéry Giscard d’Estaing. Cette relation affective forte, « garantie de loyauté réciproque mais aussi chargée de déception et de souffrance potentielles », est au cœur du livre. Les deux hommes ne croient pas que le gaullisme survivra à de Gaulle, mais ils adhèrent – contre l’avis d’une bonne partie de la droite conservatrice de l’époque et malgré le dénouement de l’affaire algérienne, qu’ils jugent trop brutal – à des institutions qui leur semblent une nécessité historique. De ce point de vue, « Giscard » est sans doute plus authentiquement gaullien que son ami et collaborateur « Ponia », qui se définira un jour comme « indépendant libéral » – on ne reste pas impunément, des années durant, ministre du général de Gaulle sans être emporté et irrémédiablement conquis. Mais dès lors que la succession – celle de De Gaulle, puis celle de Pompidou – est ouverte, Michel Poniatowski devient le bras armé de la grande ascension de son patron et ami. Sa carrière ministérielle s’engage à la fin du pompidolisme, comme ministre de la Santé, puis s’épanouit place Beauvau, après l’entrée de VGE à l’Élysée. Je laisse au lecteur le soin de découvrir le récit et les péripéties des trois années – là encore remarquablement documentés – pendant lesquelles le prince se trouve placé au cœur de la vie politique, à la fois théoricien du giscardisme et praticien d’un jeu partisan où il faut à la fois se garder de ses « amis » (Jacques Chirac, dont il se méfie depuis toujours) et de ses adversaires (François Mitterrand, avec lequel « Ponia », admirateur de Talleyrand, aime à négocier en se munissant d’une longue cuiller). On découvrira aussi, dans cette épopée passablement shakespearienne, le temps des discordances, puis celui de la disgrâce, qui n’ira jamais jusqu’à la rupture entre VGE et lui, entre les deux amis, artisans de la république post-gaullienne, qui se trouvent rapidement dépassés par une dérive croissante des institutions. Maxime Tandonnet nous livre de belles pages sur les dernières années de Michel Poniatowski, sur le caractère visionnaire de certains de ses écrits : la dérive maastrichienne de l’Europe, la fragmentation rapide de la société, la montée de la pression migratoire, et par-dessus tout l’incapacité croissante des milieux dirigeants à nommer les choses et à affronter les réalités. Maxime lui-même, ces dernières années, était étreint par l’angoisse, celle du déclin de son pays dont il ressentait presque physiquement les effets. Comme il arrive parfois, les sentiments du biographe finissent par épouser ceux de son personnage. Nous parlions souvent du grand drame national, même si, gaullien dans l’âme, il refusait toujours de céder au désespoir. Lui qui, si profondément désintéressé, n’avait jamais cherché non plus à « faire carrière », écrit à un certain moment du livre : « En règle générale, la vocation politique d’un homme ou d’une femme procède d’une alchimie entre l’ambition personnelle et la satisfaction d’œuvrer pour le bien commun, deux paramètres dont les proportions varient fortement d’un individu à l’autre et selon les époques. » Observation d’une simplicité judicieuse, où l’on voit l’expérience vécue du grand commis enrichir l’analyse de l’historien, et qui fournit au citoyen d’aujourd’hui, quelque peu désemparé, un précieux mètre-étalon.
Arnaud TEYSSIER