EN RÉPONSE À « DICTATURE DÉMOCRATURE ET IMPOSTURE »

 

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/dictature-democrature-et-imposture/#comment-148006

UN ARTICLE DE RENÉE FREGOSI DANS LA REVUE DES DEUX MONDES

La Revue des deux mondes publiait cette semaine un article de Renée Fregosi, intitulé « Dictature, “démocrature”, et imposture ».

En voici le thème général. Selon l’auteur, il existe « un usage abusif du terme dictature. » Cet usage aurait dépassé la simple outrance qui peut exister lorsque le ton monte et que, selon l’expression classique, les mots dépassent la pensée. Par exemple, des injures lorsqu’un bout d’aile froissée « rapproche » deux automobilistes irascibles, ou des allusions « vachardes » lorsque deux politiques semblent s’écharper devant du public… avant de se retrouver copains comme cochons à la plus proche buvette.

Mais, toujours selon Mme Fregosi, cet usage abusif aurait pour conséquence de rapprocher de la ligne jaune continue – théoriquement infranchissable – les deux concepts de démocratie et de dictature. Elle accuse « nombre d’intellectuels et de politiques de pays démocratiques, notamment en France et aux États-Unis, [qui] donnent alors dans un anticonformisme de pacotille consistant dans un autodénigrement systématique, et jouent avec le feu en dissolvant par tous les moyens la ligne de démarcation » évoquée ci-dessus.

Suivent quelques lignes où elle donne des exemples de pays qui mériteraient le terme de « démocrature » (ou « democradura » en espagnol) : dictature déguisée en démocratie par la tenue d’élections, mais celles-là étant non libres, frauduleuses, contrôlées par le pouvoir. »

Ayant lu cette partie de l’article et le reste que j’évoquerai plus loin, je commence par me « reciter » en recopiant mon commentaire qui a été publié parmi d’autres.

MON COMMENTAIRE

Que voilà un bel article empli de mots souples et de pensées si généreuses qu’on en vient à se demander si l’auteur est conscient du vertige qui le mène. Je m’explique. Il est possible de discuter sans fin sur un quelconque sujet – sans fin et sans autre conclusion que sa propre autosatisfaction – si on pense en nominalisme. Ajouter des mots aux mots sans considérer le contenu, les origines, le destin, de l’objet qu’ils veulent présenter, c’est en quelque sorte en nier la vie propre pour lui surimposer celle de son verbiage.

À ce jeu-là, il suffit d’un peu d’entraînement, d’une assise « entre pairs » et d’un courant porteur paré de vertus auto proclamées pour lancer la machine. Et cela ne résout rien, sauf les fins de mois de l’auteur. Au contraire, cela obscurcit ou empêche une discussion pratique qui porterait sur des hypothèses « thérapeutiques » concernant l’objet « malade », ici la démocratie.

On a retrouvé depuis peu et cité tellement souvent la phrase de Camus sur les choses mal nommées et l’ajout de malheur au monde que je ne la reprends ici que pour l’amplifier. Mal nommer les choses et persévérer de mots en mots dans le même esprit, c’est ajouter du malheur au malheur de ceux qui le vivent déjà, que ce soit en démocratie, en dictature, en democradura ou en dictablanda.

Alors, bien sûr, le « populo » ne parle pas aussi bien que n’écrit l’auteur. Il ne le peut pas, et il est bon qu’il en soit ainsi. Car, ne le pouvant pas, il se saisit des mots qui se rapportent le mieux à ce qu’il subit, qu’il souffre, et qui lui fait mal. C’est souvent mal exprimé, porté par l’irritation, le mal-être, voire une certaine emphase (ah ! Le gros mot) involontaire. D’une certaine façon il crie son désespoir. Il utilise des mots extrêmes, ce qui ne veut absolument par dire qu’il soit « porté aux extrêmes », comme aiment le répéter les perroquets de la pensée unique.

Au contraire, il témoigne, avec son bon sens qui n’est en rien cartésien, ni celui d’une certaine publicité bancaire déjà ancienne, mais qui est plus proche de l’intuition et du sentiment, l’ensemble porté par les difficultés de la vie quotidienne, et une certaine « longue mémoire » des relations entre gouvernants et gouvernés. Il témoigne et il crie.

Et jusqu’à présent, le « populo » a raison envers et contre toutes les savantes propositions de l’auteur.

Peut-on reprocher à quelqu’un que l’on veut noyer de crier « au secours » avec ses mots, si forts soient-ils ?

Je dis non !

Antoine Solmer

DIFFÉRENCE ENTRE UN COMMENTAIRE ET UN ARTICLE

Le commentateur d’un article n’a pas la partie facile, car il s’en tient à une certaine longueur (formellement ou volontairement limitée). Le mien était déjà long, mais je voulais absolument éviter le lancer stérile de deux ou trois formules lapidaires. Après tout, cette dame s’est donné la peine de nous exposer une idée – à laquelle je n’adhère pas – de se référer à d’autres penseurs, et l’ensemble est intéressant. Il me semblait correct d’exposer fortement ma contradiction, sans me faire piéger au jeu de l’escalade de « preuves argumentées », mais en « sortant du cadre ».

Cela d’autant que Mme Fregosi est philosophe et politologue, a circulé dans des sphères où se véhiculent des pensées auxquelles je n’adhère absolument pas (Le MLF, l’Organisation révolutionnaire anarchiste, l’institut de recherche du parti socialiste, le parti socialiste, etc.). Admettons que certains de ses engagements soient des péchés de jeunesse. Mais reste sa pensée actuelle et son regard par lesquels nous nous rejoignons sur bien des questions (exposées par ailleurs).

N’étant pas limité dans mes propres articles et devant préciser certains points pour mes lecteurs, les voici.

SUR LE RESTE DE L’ARTICLE DE Mme FREGOSI

L’article reprend les trois piliers de la démocratie validés par l’élection libre : le politique, le culturel et l’économique, dont elle donne la traduction de Jaurès : République politique, laïque et sociale.

Sur ce point je suis en désaccord : poser ainsi le fondement de la démocratie et le transférer automatiquement sur le terme République est un abus de langage et donc de pouvoir. Faudrait-il en conclure à l’infamie anti-républicaine de la Grande-Bretagne, ou d’autres nations « titrées » européennes, tel le Grand-Duché de Luxembourg ? La réponse est évidente. Ou alors, je consens à ce qu’on me traite d’illogique profond.

L’auteur insère une phrase très intéressante : « Que des dictatures contiennent des ferments de démocratie et que des démocraties renferment des éléments d’autoritarisme, c’est indéniable. » Combien cela est vrai ! Autrement dit, il arrive que le diable porte pierre, ou que la face sombre de la force se laisse aller au-delà de ses limites. J’aurais tellement aimé que Mme Fregosi développe cette pensée avec des cas concrets pour nourrir une autre de ses réflexions enrichissantes : « Que la démocratie comme régime politique soit imparfaite, cela fait partie intégrante de sa définition-même puisqu’elle est fondée sur la négociation et le compromis comme principe politique. »

Nous sommes là sur une ligne de crête où le moindre faux pas peut mener à l’abîme. Platon et Aristote nous en ont bien avertis : tyrannie, anarchie et « groupocratie » (Que ces deux philosophes et mes lecteurs me pardonnent ce néologisme, car il dit assez bien la réalité de notre vie quotidienne en France en France !).

Et c’est justement ici que mon chemin et celui de Mme Fregosi se séparent. Elle se perd dans les sables mouvants de l’Orient tout en dénonçant des pensées « para-complotistes » réhabilitant la dictature, selon des tactiques opposées : soit en valorisant les l’idée que l’ « on n’est absolument pas en démocratie » et qu’il s’agit donc de considérer, dans les pays occidentaux bien sûr, les nouveaux désobéissants comme des  “citoyens” plutôt que comme des “délinquants” ou des “fossoyeurs de l’ordre public”. Sinon, dans le même but, c’est la pensée inverse qui s’impose.

MES CONCLUSIONS

Il est évident que l’Occident, et ses démocraties traversent une crise fracturaire majeure. Les exposés théoriques ci-dessus sont passionnants (pardon aux lecteurs qui n’en sont pas familiers), mais complètement dépassés.

Nous marchons sur une glace qui a déjà commencé à se fendre. Il n’existe pas de colle pour cela. La moindre surcharge peut nous entraîner au fond (immigration, impôts, inflation, emballement de la « machine à billets fictifs », délire covidien, macronisme chronique, envahissement des peurs, des conflits, négation des réalités, enseignement transformé en « fabrique de crétins », déflagration bureaucratique et technocratique, etc.). À part une glaciation subite qui ressouderait les morceaux, le pire est non pas devant nous, mais sous nous.

Et la fameuse tenue d’élections libres n’est qu’un leurre, quand les référendums prévus par la Constitution ne sont jamais organisés, et que ceux qui le furent malgré tout furent balayés par des présidents « démocratiquement élus » : le plus célèbre portait sur le traité de Maastricht. On sait comment M. Sarkozy en fit du papier à usage perdu (pour ne pas préciser les dessous de l’image). Le second, local, concernait l’aérodrome Notre-Dame des Landes. Ce fut l’actuel et si démocratique Macron qui le biffa d’un trait de plume.

Alors, démocratie ou pas ? Avant de discuter dans les nuées, revenons sur terre. C’est ici que ça se passe. Dommage, Mme Fregosi. Par ailleurs, pour bien des problèmes actuels vous avez vu et agi justement.

Il faut changer de paradigme (ça, c’est joli), ou changer son fusil d’épaule (c’est le risque).