
Pourquoi ce titre d’allure rébarbative ? D’abord pour annoncer un sujet assez général qui dépasse les élections présidentielles, si ferrés dans notre intention soyons-nous. Ensuite pour le marquer d’une approche philosophique – oh ! le gros mot – mais approche seule, car la château de la philosophie peut ressembler à celui de la bête, bien que je préfère y retrouver la belle. Au moins, avons-nous la possibilité de passer quelques moments éclairants avec l’enfant de lumière avant l’irruption de la forme noire et velue.
En fait nous parlerons de représentation, en élargissant son « veut-dire ». Pardonnez ce néologisme personnel qui ouvre la porte au vouloir, sans garantir le pouvoir, ni même le savoir. Alors démêlons l’écheveau !
UN REPRÉSENTANT DE SON COMMERCE
Le premier paradoxe est que cette élection – quelle qu’y soit notre présence et son résultat – nous amène à désigner un représentant qui doit nous représenter. En fait un représentatif, même si le résultat nous défrise.
De façon triviale, mais très réelle, ce sera pratiquement le « double » de chacun des électeurs. Mais ce double est seul. On conçoit bien la difficulté de la tâche, pour ne pas dire son impossibilité.
Autrement dit, nous inversons la parole biblique selon laquelle « Dieu fit l’homme à son image », phrase censée appartenir au dernier jour de la Création, interprétation contre laquelle j’ose m’élever, car je soutiens la thèse que le « vrai dernier jour de la Création » est celui de la bénédiction, sans laquelle tout le reste serait vain. Pour reprendre la fameuse citation d’Einstein, « Dieu ne joue pas aux dés. » Ou, s’il s’est approché du cercle de jeu, il a « blindé » sa créature et sa Création par sa bénédiction.
Mais revenons à notre président anonyme, le prétendu « Jupiter des horloges » n’étant qu’un épiphénomène.
C’EST DIVIN !
Dans cette élection, quelque chose s’est passé, qui reste sous nos yeux, tellement énorme qu’elle nous a aveuglés. Nous – peut importe qui a ou n’a pas – nous avons élu un pseudo dieu. D’une certaine façon, nous l’avons « créé », porté sur un pavois, élevé. Nous nous sommes abaissés, sommes devenus porteurs d’une charge qui nous échappe. Le tangage démocratique, inversion de la Création divine, en est la marque.
La création de notre petit monde s’avère bien délicate à manier, sujette à plus d’orages que de bonasse. Mais inversion ou non, relisons toutes les cosmogonies, toutes les mythologies, toutes les genèses de toutes les religions : ça ne se passe jamais sans questionnements, sans retours d’expériences, sans drames. La poésie en est chaque fois différente, mais toujours, malgré la mise en scène, le mystère reste entier. Et la suite ne garantit aucunement des pires surprises.
UN DIVIN SPECTACLE DE PIXELS
Évidemment, par notre élection dont nous sommes si fiers – plus ou moins – nous sommes dans un monde d’images, celui du spectacle, si bien exploré par Debord :
« Le spectacle se représente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée [1]. ».
Je poursuis cette image de représentant éclaté par millions de pixels « électoraux », maintenant enrichie de la qualité reçue de chaque pixel de prétendre à une part diluée dans les millions d’autres, sans qu’il puisse jamais reconnaître la sienne propre. Le doublement de personnalité du représentant représentatif-du-représenté se meut dans un monde de pixels vagabonds, informes, car eux-mêmes produit de monades sous-pixelliennes que sont ses propres représentations du monde politique.
UN PEU DE PHILO
Bien entendu, le terme représentation utilisé dans la dernière phrase a changé de sens. Il appartient désormais au domaine philosophique.
Et par là-même, nous avons introduit un nouveau mot : monade. Il serait impoli, et non productif, de négliger de l’éclairer, avant de revenir à la représentation.
N’ayons pas peur, et préparons-nous à entrer dans le château, en espérant le doux regard étonné de la belle enfant.
Les monades… le terme nous fait remonter à Pythagore, et dépasser son célèbre théorème. Je rappelle que Pythagore fait partie des présocratiques, et que le mot monade fut repris par Platon et appliqué aux idées. Il eut l’heur de plaire à bien des philosophes dont Leibniz qui en écrivit une monadologie.
Mais de quoi parlons-nous ? Étymologiquement, le terme signifie unité.
Les monades sont les éléments physiques ou psychiques dont le monde est fait.
Remarquons au passage la parenté du concept avec l’atomisme de Démocrite qui inventa le mot atome, signifiant « ce qui ne peut être coupé. »
Mais quel intérêt d’exhumer les monades de leurs univers philosophique ?
Pour le comprendre, il faut revenir à leurs caractères fondamentaux : être impénétrables à toute action extérieure, différentes entre elles, soumises à un changement continuel provenant de leur propre fond, et douées d’appétition et de perception (en simple, et donc faussé : tendance à percevoir et s’approprier un « autre »).
Bien dit, mais encore ?
Le lecteur persévérant, attentif et même critique aura remarqué que l’unité ou monade touche aux deux extrémités de la chaîne qui mène d’un petit numéro un (comme le un de la suite de nombres), à un énorme numéro un. Cela peut s’appliquer à l’unité de base (le nombre un idéalisé) ou le Grand Un, l’unité suprême, Dieu, le loup alpha en éthologie, le président dans notre cas.
Cette dualité évoquée par le sens est habillée selon le cas d’une minuscule ou d’une majuscule.
Le votant (monade de début de chaîne) tend à « construire » un président (Monade suprême de la République).
Remarquons tout de même que le présidentiable est toujours présenté à la télé lors de son propre vote. Il est donc monade Monadable, dépendant de quelques monades de base.
Au passage, remarquons que le même processus s’applique à tous les jeux de hasard (Loto ou autres) ou chaque joueur (monade) espère bien toucher le gros lot et devenir Monade.
Stoppons ici pour ce soir. Le lecteur, de plus en plus critique, aura trouvé, bien sûr, une contradiction interne apparente en ce discours. Nous en parlerons bientôt.
À SUIVRE
[1] Guy Debord, La Société du spectacle, 3.

