
« Par un épais brouillard du mois de septembre deux enfants, deux frères, sortaient de la ville de Phalsbourg en Lorraine.
Ils venaient de franchir la grande porte fortifiée qu’on appelle porte de France. »
Les guillemets indiquent une citation. Mais savez-vous d’où elle est extraite ?
Quelques indications :
- C’est un roman d’aventures qui dépasse cette appellation.
- L’auteur utilise un pseudonyme en référence à un auteur ancien qui eut un sort peu enviable.
- Nous pourrions tous le relire et apprendre de belles et bonnes connaissances sur la France.
Si vous n’avez pas trouvé, et avant que vous ne vous précipitiez sur Internet pour découvrir les réponses, autant les fournir sans attendre.
Il s’agissait des deux premières phrases du livre intitulé Le tour de la France par deux enfants, de G. Bruno dont la publication initiale est de 1877.
En un court article, je n’insisterai que sur trois points.
En 1877 le nom de Phalsbourg a été remplacé par Pfalzburg, puisque la ville dépend alors de l’empire allemand après la défaite de 1870. En faire sortir – s’évader – deux enfants par le porte de France est déjà tout un programme. Il faudra attendre la fin de la Première Guerre Mondiale, pour revenir à Phalsbourg.
L’auteur G. Bruno, était en fait une dame Augustine Fouillée, qui avait choisi ce pseudonyme en souvenir de « Giordano Bruno, ce précurseur de la science moderne… brûlé à Rome en 1600 à Rome par les soins de l’inquisition, … probablement beaucoup plus·pour ses hérésies “hermétiques” que pour ses théories scientifiques.[1] Pour être précis, Jean-François Revel poursuit : « Le 17 février 1600, Giordano Bruno était brûlé vif à Rome, sur le Campo dei Fiori. Contrairement à la pratique devenue courante, le condamné ne fut pas exécuté dans sa prison, et brûlé seulement en effigie. Il monta en personne sur le bûcher. Monstrueuse exception que pouvait seul excuser un crime monstrueux. Lequel ? D’avoir nié le géocentrisme et soutenu que l’univers est infini. A l’inverse de Galilée·quelques années plus tard, il ne se rétracta point pour sauver sa tête. [2]»
Quant aux connaissances sur la France, rien n’empêcherait de les remettre en mémoire à tout âge, bien que ce Tour de France fût d’abord publié comme « livre de lecture courante » pour le cours moyen.
Essayez donc avec les élèves d’aujourd’hui ! Et si vous rajoutez la préface, vous aurez une idée de notre décadence. La voici, dans son jus :
« On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez leur pays : s’ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils l’aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux le servir. Mais nos maîtres savent combien il est difficile de donner à l’enfant l’idée nette de la patrie, ou même simplement de son territoire et de ses ressources. La patrie ne représente pour l’écolier qu’une chose abstraite à laquelle, plus souvent qu’on ne croit, il peut rester étranger pendant une assez longue période de la vie. Pour frapper son esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante. Dans ce but, nous avons essayé de mettre à profit l’intérêt que les enfants portent aux récits de voyages. En leur racontant le voyage courageux de deux jeunes Lorrains à travers la France entière, nous avons voulu la leur faire pour ainsi dire voir et toucher ; nous avons voulu leur montrer comment chacun des fils de la mère commune arrive à tirer profit des richesses de sa contrée et comment il sait, aux endroits mêmes où le sol est pauvre, le forcer par son industrie à produire le plus possible.
En même temps, ce récit place sous les yeux de l’enfant tous les devoirs en exemples, car les jeunes héros que nous y avons mis en scène ne parcourent pas la France en simples promeneurs désintéressés : ils ont des devoirs sérieux à remplir et des risques à courir. En les suivant le long de leur chemin, les écoliers sont initiés peu à peu à la vie pratique et à l’instruction civique en même temps qu’à la morale ; ils acquièrent des notions usuelles sur l’économie industrielle et commerciale, sur l’agriculture, sur les principales sciences et leurs applications. Ils apprennent aussi, à propos des diverses provinces, les vies les plus intéressantes des grands hommes qu’elles ont vus naître : chaque invention faite par les hommes illustres, chaque progrès accompli grâce à eux devient pour l’enfant un exemple, une sorte de morale en action d’un nouveau genre, qui prend plus d’intérêt en se mêlant à la description des lieux mêmes où les grands hommes sont nés.
En groupant ainsi toutes les connaissances morales et civiques autour de l’idée de la France, nous avons voulu présenter aux enfants la patrie sous ses traits les plus nobles, et la leur montrer grande par l’honneur, par le travail, par le respect religieux du devoir et de la justice. »[
Tout bien lu et bien enregistré, ce texte est plus que jamais valable, pour toute personne intéressée, du plus bas du peuple au plus haut de l’État.
À bon entendeur…
[1] Jean-François Revel, Stock, 1970, p. 37
[2] Idem p. 101

