DÉPOSITION DU GÉNÉRAL FRANÇOIS-MARIE CAZENAVE LE 15 FÉVRIER 1963

PROCÈS DIT DU PETIT-CLAMART
PROCÈS DIT DU PETIT-CLAMART

NOTES SUR LE PROCÈS

Le procès consécutif à l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle s’est tenu du 28 janvier au 4 mars 1963 devant une cour de justice, juridiction d’exception crée par l’ordonnance du 1er juin 1962, jugeant sans recours possible. Dans ces conditions, le Conseil d’État la déclara illégale le 19 juin 1962 « eu égard à l’importance et à la gravité des atteintes que l’ordonnance qui l’avait créé apportait aux principes généraux du droit pénal. »[1]

Il s’ensuivit une bataille juridique complexe où, finalement, la dite cour de justice militaire rejeta les conclusions de la défense et jugea en toute « légalité ».

Le texte ci-dessous est extrait de la première partie de la déposition du général de division François Marie Cazenave du 15 février 1963.

Il provient du compte-rendu sténographique des éditions Albin Michel de 1963 (tome 2). J’ai respecté les noms d’origine arabe tels qu’ils y sont écrits. D’autres versions adoptent une graphie différente qui ne change rien au fond.

Si ce texte n’est pas en lien direct avec le putsch « des généraux » d’il y a 60 ans, à quelques jours près, il fournit une compréhension plus qu’amère aux faits qui entachèrent à jamais l’action d’une certaine personne, et la fracture dont la France ne cesse de payer les conséquences.

Sic transit gloria mundi

[1] Le procès du Petit-Clamart, présenté par Yves-Frédéric Jaffré, Nouvelles Éditions latines, 1963

DÉPOSITION DU GÉNÉRAL FRANÇOIS-MARIE CAZENAVE

Me TIXIER-VIGNANCOUR.- Le général Cazenave a écrit une lettre, publiée dans Le Monde le 25 janvier, dans laquelle il a décrit son drame personnel. Je serais heureux qu’il puisse indiquer les  conditions dans lesquelles le caractère de Bastien-Thiry a pu être influencé par ce drame.

GÉNÉRAL CAZENAVE.- ·Cette lettre est, en effet très succincte. Dans la limite du droit de réponse, je serais tenté d’indiquer que, contrairement à ce que pouvait laisser supposer l’entrefilet que Le Monde m’avait consacré, je n’avais pas quitté: le service avant mon heure, parce que, j’étais en disgrâce sans affectation. J’indiquais  très sommairement· que si j’avais pris cette décision, le 3, juillet de l’année dernière, c’est parce que, à cette date, tous les: efforts que j’avais déployés, conformément aux ordres de mes supérieurs, pour engager dans la lutte à nos côtés les populations d’Algérie, les élus, les supplétifs, se trouvaient définitivement bafoués ou reniés. Je vais donc rapporter quelques faits qui me seront, évidemment strictement personnels.

Eu janvier 1960, je commandais la zone de Sétif, et j’exerçais en même temps les pouvoirs de Préfet. Pendant la semaine des barricades, je n’ai pas eu, à vrai dire, de gros soucis. À Sétif même, un petit groupe d’Européens a formé un Comité de vigilance en liaison avec les gens qui tenaient à ce, moment les barricades.

Le vendredi soir, comme tout le monde, j’ai écouté Je discours du Chef de l’État, à la radio-télévision. Et; le lendemain matin, j’ai cru de mon devoir… j’ai pris le risque sérieux d’appeler les populations de Sétif à se rassembler sur une place, de la ville pour entendre Mme Kebtani, député-maire, et pour m’entendre. Il est venu – et ce n’est pas si mal dans les circonstances du moment – 1500 personnes, moitié Européens,·moitié, Musulmans. Mme Kebtani, prenant la parole la première a proclamé, en termes touchants, son attachement à la mère-patrie. J’ai pris la parole ensuite et je n’ai eu aucune peine à rappeler certaines paroles prononcées par le Chef de l’État, la veille au soir. S’adressant aux populations algériennes, il avait dit : « N’écoutez  pas les menteurs qui vous disent que de Gaulle pourrait abandonner un jour l’Algérie. »

S’adressant à l’Armée, il lui avait dit  « L’Armée a la mission de réduire .la rébellion, pour l’empêcher d’étendre sur l’Algérie sa dictature de misère. Elle doit de plus contribuer au progrès social de ce pays et donner à ces populations toutes les raisons de désirer rester attachées à la France. »

J’ai conclu, en appelant toutes les populations des départements à faire confiance au Chef de l’État et à son Armée.

Mon discours a été reproduit dans la presse du lendemain. Il a été diffusé dans tous les secteurs et le résultat a été que le soir-même de la manifestation, le Comité de Vigilance de Sétif a fait connaître aux gens qui tenaient encore les barricades – c’était le samedi matin, que leurs combats paraissaient désormais sans objet. D’autre part, la quasi-totalité des quatre-vingt-dix communes de mon département, dans les jours qui  ont suivi, a adressé après vote, au Conseil municipal, des motions de confiance dans le général de Gaulle, un très grand nombre, bien entendu, précisant que cette confiance ‘était pour maintenir l’Algérie française. Je ne sais pas si ces motions que j’ai transmises ont été jusqu’à l’Élysée, mais je ne les ai pas vues revenir. Par contre, j’ai été couvert de fleurs. Le préfet inspecteur régional général de Constantine m’a dit que j’avais été épatant et il m’a demandé si cela me plairait d’être intégré dans le Corps préfectoral. Je n’en avais aucune envie, mais je dois dire humblement qu’à ce moment-là, j’étais assez satisfait de ce que j’avais fait.

Aujourd’hui, je ne le suis plus, car voici le sort qu’ont connu certains de mes administrés, civils ou militaires, Français à part entière qui, ce jour-là, avaient répondu à mon appel et fait confiance :

Dans, le secteur de Bordj-Bou-Arreridj, une grande partie du secteur était tenue par des harkas. Qu’en est-il de ces harkas aujourd’hui ? Les harkis de Harassa, de Zelada, de Zemmorah ont été massacrés au lieu-dit « La Maison Cantonnière ». Le Moghazem d’El Arouch, le Moghazem d’Oudetrachem ont été massacrés. Le maire d’Harassa, Sidi Ben Chabanne a eu  les yeux crevés. Un autre maire de la même région, M. Aouhra été livré aux abeilles, après avoir été enduit de miel. Un autre  a été égorgé. Dans la région d’Akbou, où la famille Ben Hamid avait une grande influence, si le Bachaga Ben Hamid Grand-croix de la Légion d’honneur a été épargné, plusieurs membres de sa famille ont été massacrés, ainsi que les Moghazni d’ Achner-Amokranet endroit, où ils résidaient. Ferraoun était le premier village qui se soit rallié au général Dufou, en 1956 et quand j’y étais·allé j’avais été reçu, par toute la population, brandissant, une pancarte sur laquelle on lisait : « Ferraoun, premier village rallié ». À Ferraoun, l’imam de Ferraoun, qui avait été à l’origine du ralliement de son village et du village voisin, a été égorgé. M. Doity, le  maire de Kapaoukas, chez qui j’avais inauguré le Centre de Formation des jeunes et à qui j’avais apporté ce que je croyais être la bonne parole, a été égorgé. M. Gaz, maire de Tichy a été égorgé après avoir eu les yeux crevés, et les poignets coupés Le maire de Toudja a été égorgé. Le Kazibous qui tenait avec sa harka un sous-quartier de petite Kabylie, a été promené sur la place de son village, nu, et les gosses invités à lui monter sur le dos.

Voilà pour la zone de Sétif.

J’ai pris par la suite le commandement de la zone d’Orléansville, où, dans cette région, entre le mois d’avril 1960, et le mois de mars 1961 on nous a multiplié sous toutes les formes possibles les assurances et les promesses, en nous priant de les transmettre aux populations et aux supplétifs. Au moment des négociations de Melun, on nous a dit : « Il n’y aura pas de négociation politique. ». On nous a dit, par télégramme officiel : « Le seul cessez-le-feu que puisse accepter le Gouvernement français comprendra la reddition des armes. Les supplétifs conserveront leurs armes. L’armée restera responsable du maintien de l’ordre et elle assurera la loyauté, du référendum. » Fin mars 1961, un télégramme particulièrement pressant, se référait à un discours du Premier ministre faisant allusion à la possibilité qu’auraient les gens qui se croiraient menacés d’être repliés en France. J’ai répondu par retour du courrier que là n’était pas le problème : Si l’Algérie devait être algérienne, il fallait, que les Musulmans qui nous étaient fidèles, qui s’étaient battus pour nous puissent y rester sans craindre de représailles.

Or qu’en est-il dans ce département. d’Orléansville ? Des camps de la mort – il n’y a pas d’autres termes ! – existent à Marceau, à Duplex, à Sidi-Simiar, à Karissa, à Karissa où le général de Gaulle avait dit en 1959 : « Il faut que la pacification soit poussée jusqu’à son terme. ». Je ne pense pas que personne puisse prétendre que ni le 19 mars, ni le 1er juillet, il en fut ainsi. A Karissa, existe un camp où certaines de mes anciennes assistantes sociales musulmanes sont détenues comme prostituées, cependant que des harkis sont livrés au bon plaisir des fellagha.

Tout cela était facile à prévoir, car après, la mort de Si Salah et Si Mohammed, pèlerins de l’Elysée, nous savions bien que la Willaya IV était commandée par un certain Si Hassan. Si Hassan a fait l’année dernière quelques ennuis à Ben Bella et les journalistes nous le présentaient alors comme un des hommes forts de l’Algérie nouvelle. Nous connaissions très bien Si Hassan. C’était un enfant Orléansville, la gloire de son club sportif et de son collège. Il était étudiant en médecine. Au maquis, en 1957, il n’a jamais été un grand guerrier, mais, par contre, nous le connaissons de façon précise comme un des pires bourreaux que la rébellion ait connus. Pendant les grandes purges de 1959 et celle qui ont suivi en 1960 le voyage à l’Elysée de son chef, c’est par douzaines qu’il a jugé, torturé, condamné; fait exécuter ou même exécuté de ses propres mains ses frères. Nous ne pouvions donc pas douter de ce qui allait se passer. Nous avions d’ailleurs une photo de lui, trouvée sur un prisonnier, où on le voyait coupant la langue à un de ses frères, avec une paire de ciseaux ! Voilà l’homme !

Ces gens que nous avons livrés dans l’Orléansvillois, qu’en est-il advenu? A Miliana, une centaine d’hommes massacrés ; dans la région de Ténès, plusieurs centaines ; dans la région de Lamartine, le Moghaznem et une cinquantaine de harkis du Bachaga Oualem ; Affreville : une centaine. Des Européens : une vingtaine d’enlèvements en Juillet et une vingtaine en aout ; Dans la plupart des cas, on n’a retrouvé que des cadavres ou rien du tout. Le Bachaga Revisi, officier de la Légion d’honneur, à qui j’avais remis un fanion pour  sa harka, avait été massacré à Marbot. M. Sayamer, de La Saada, a été massacré dans son village.

De tout cela nous ne pouvions pas douter. Le Chef de 1’Etat nous en avait, lui-même, bien prévenu, quand il nous a dit : « La sécession serait le signal en Algérie, du chaos politique, de la misère généralisée et de l’égorgement généralisé ! »

Si, maintenant, je pense à ceux que j’ai eus sous mes ordres pendant seize mois et dont beaucoup sont tombés, je pense avoir déjà assez bien dit de quelle façon ils ont été trompés sur le but de leurs combats et sur le sens de leurs sacrifices. En juin 1960, à Flers, en Normandie dans un de ses nombreux discours, le Chef de l’Etat a dit ceci : « En Algérie, la guerre a fait son temps. Plus personne n’y croit ! » Je regrette d’avoir à dire que nous, nous y croyions tous, et que, personnellement, je considérerais comme insultant qu’on pût me croire capable, alors que j’ai vingt-cinq mille hommes sous mes ordres, la responsabilité de la sécurité de 600 000 Français et une mission de combat, d’envoyer des gens se battre, tuer et se faire tuer, sans y croire ! Fin mars 1961, lorsqu’a été connu la première date fixée pour les négociations d’Evian, nous avons encore reçu un télégramme du commandant en chef, adressé personnellement à tous les officiers, qui nous disait : « Le moment est venu de liquider au plus tôt les dernières séquelles de la rébellion. Chacun, à son échelon, doit prendre la mesure de son adversaire et s’employer de son mieux. Et il y avait tout un gros morceau de littérature militaire !

Je ne puis m’empêcher de·penser que tromper des hommes qui se font tuer, c’est les traiter comme des mercenaires dont peu importe ce qu’ils pensent, dont peu importe qu’ils meurent sans savoir pourquoi ! Ils sont morts. Aujourd’hui encore, un an bientôt après le cessez-le-feu qui a mis fin aux combats pour l’Armée française, j’attends encore une cérémonie officielle, à l’échelon national, qui rende les honneurs qui leur sont dus aux morts de sept ans, de guerre. La France n’honore plus ses morts! (Silence).

Mon général, j’ai terminé.

Après une question complémentaire concernant l’affaire Si Salah (sur laquelle trop de discrétion est encore « politiquement de mise ») le général Cazenave tient à préciser :

GÉNÉRAL CAZENAVE.- Auparavant, je voudrais ajouter encore un mot. En présence d’un pareil désastre, chacun réagit suivant sa conscience et son tempérament. Personnellement, après avoir été sollicité de prendre ma décision, le 19 mars, après avoir failli la prendre le soir de la tuerie de la rue d’Isly, je l’ai prise finalement le 3 juillet, au soir de·l’Indépendance algérienne et je l’ai confirmée six mois plus tard. Mais, à tous ceux qui, comme moi, se sont battus en Algérie, où qu’ils soient aujourd’hui, je fais l’honneur de croire qu’ils partagent aujourd’hui mon tourment.