ALEXIS CARREL, EXTRAIT 2 : ÉCARTER LES OBSTACLES

AUJOURD’HUI, DEUXIÈME EXTRAIT

Voici le deuxième extrait du texte résumé des Réflexions sur la conduite de la vie d’Alexis Carrel. En quelques lignes, un programme de vie qui ne « date » pas. Au contraire.

ÉCARTER LES OBSTACLES

Il faut, avant tout, écarter les obstacles qui s’opposent à notre développement spirituel. Ces obstacles sont les uns chimiques, ou physiologiques, et les autres mentaux. Tout ce qui nuit à la vie organique nuit aussi à la vie de l’âme. L’équilibre nerveux et l’équilibre mental ont des relations étroites. L’un et l’autre dépendent à la fois des tissus, du sang, de l’intelligence et du sentiment. Il faut imposer le calme à notre corps aussi bien qu’à nos pensées.

C’est une grave erreur que permettre à l’agitation et au nervosisme de s’installer chez les enfants. L’harmonie des fonctions mentales conditionne celle des fonctions organiques. Réciproquement, l’harmonie des fonctions organiques est indispensable à la sérénité mentale.

Par conséquent, sont interdites les habitudes capables d’amener la détérioration des tissus et des humeurs. En particulier, l’alcoolisme, le tabagisme, les excès sexuels, la surabondance de nourriture, les carences alimentaires et toutes les autres causes de sclérose vasculaire, glandulaire et nerveuse, de déchéance organique, de vieillesse précoce.

En second lieu, il est indispensable d’abandonner les attitudes mentales qui sont, pour la conscience, équivalentes au suicide.

D’abord la paresse. Non seulement la paresse qui consiste à ne rien faire, à dormir trop longtemps, à ne pas travailler ou à travailler mal, mais aussi celle qui nous conduit à consacrer tous nos loisirs à des choses inutiles et stupides. Bavarder interminablement, jouer aux cartes, danser, errer en automobile sur les grandes routes, abuser du cinéma et de la radio, font rétrograder l’intelligence.

Il est dangereux aussi de se disperser sur trop de sujets et de n’en approfondir aucun.

Nous avons à nous défendre contre la tentation qui nous est donnée par la rapidité des communications, le nombre des journaux et des revues, l’automobile, l’avion, le téléphone, de multiplier de façon excessive le nombre des idées, des sentiments, des choses et des gens que nous rencontrons chaque jour.

Autant que la dispersion, la spécialisation outrancière est un obstacle au développement de l’esprit.

À la vérité, nous sommes tous aujourd’hui des spécialistes, mais nous ne sommes pas obligés de nous enfermer complètement dans notre métier; rien ne nous empêche de consacrer nos loisirs à cultiver les activités intellectuelles, morales, religieuses, qui sont le substratum de la personnalité.

De toutes les mauvaises habitudes, la plus nuisible au progrès spirituel est celle de mentir, d’intriguer, de calomnier ses voisins, de les trahir, de les voler, de rapporter à soi et à son intérêt immédiat. L’esprit ne se développe jamais dans la corruption et le mensonge.

MES PROPRES RÉFLEXIONS

Que l’on se replace dans les conditions de l’époque : les ultimes années de la Deuxième Guerre Mondiale, en gardant en mémoire que le texte complet des Réflexions est constitué d’écrits bruts qui devaient être polis et repolis pour une présentation plus agréable. Mais la dernière maladie de Carrel l’en a empêché.

Cependant, plusieurs éléments retiennent notre attention.

D’abord la cohérence affirmée entre le corps organique et son pendant spirituel dont les relations doivent être équilibrées, autant dans leur réciprocité, que dans leur état de base, et cela dès l’enfance. Nous retrouvons ici la grande tradition des équilibres datant d’Hippocrate et l’élargissement à l’équilibre du milieu intérieur de Claude Bernard.

Remarquons la précision des mots. Ce qui est interdit n’est pas le tabac ni le vin, mais le tabagisme et l’alcoolisme, bref, les excès de toutes sortes. Une remarque particulière sur la nourriture pour laquelle ne doivent être permises ni la surabondance ni les carences alimentaires. Carrel vise la « malbouffe », avant que le mot soit mis à la mode, mais dans son expression réductrice qui permet de viser le distributeur concurrent.

Quant aux travers mentaux que sont la paresse dans toutes ses dimensions, y compris vagabondes, et la dispersion favorisées par la galopade de la technique envahissante, comment ne pas accepter, y compris et surtout aujourd’hui l’expression « attitudes mentales qui sont, pour la conscience, équivalentes aux suicide » ?

Carrel, un visionnaire ? Non, un observateur lucide. Il nous en manque beaucoup de cette trempe

Antoine Solmer