NOMINALISME ENCORE, POUR RIRE ET POUR PLEURER (4)

UN CERTAIN 14 JUILLET 2016

Le 14 juillet 2016 un « camion fou » fonçait dans la foule à Nice et faisait 86 morts et bien d’autres blessés. Ce que l’on sait c’est que « ce sont trois policiers municipaux qui sont en premier intervenus pour stopper le camion fou…1 » ’En 2022, plus de six ans après, nous ne savons pas encore si le camion est sorti du garage, ni où en est sa psychothérapie. Ce que l’on sait, par contre, c’est qu’un présumé conducteur, présumé déséquilibré, présumé assassin, un nommé Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, a été retrouvé mort à la place du passager. Remarquez combien de « présumés » j’ai utilisé, afin de ne blesser aucun fanatique de juridisme. Pour les morts, pas de problème, ils ne sont pas « présumés ». Je ne parle même pas des blessés, ni des témoins psychologiquement traumatisés. À tous ceux-là j’adresse, a posteriori, mon témoignage d’affliction. À celui ou ceux qui ont organisé cet attentat j’adresse le souhait que ce pays qui s’appelait la France retrouve sa grandeur et ses c…es.

LA MÉTONYMIE EN FOLIE CHEZ LES POIDS LOURDS

Cela dit, voyons la réalité journalistique sous un jour plus stylistique : celui des tropes, et de la métonymie. N’entrons pas dans les détails. Il suffit d’employer une expression figurée pour suggérer une idée qui lui est associée. Nous utilisons périodiquement cet outil langagier pour forcer l’attention. Mais lorsque cela tourne à la manie, l’affadissement n’est pas très loin, le ridicule moins encore.

Sachez donc que nos routes – et même celles des voisins – sont devenues le refuge de « camions fous » échappés des asiles où on espérait leur guérison. Mais vous savez comme sont les psychiatres… Certains disent même « qu’il leur manque un boulon », ou « qu’ils ne tournent pas rond ». Alors, quoi d’étonnant si les camions fous se multiplient. La preuve, quelques titres glanés dans la presse (je vous laisse les retrouver si vous avez quelques minutes à perdre.

« La vidéo du camion fou qui effectue un dépassement complètement dingue ! » (Je vous l’ai dit, c’est de la psychiatrie routière).

D’ailleurs : « Il n’était pas dans un état normal »: des témoins racontent la scène hallucinante du camion fou sur l’autoroute A8. »

Camion fou, peut-être. Mais de quel type de folie s’agit-il ? Lorsque je lis : « Le véhicule a fait une sortie de route et foncé sur un barbecue de quartier… » je me demande si les quelques tonnes de ferraille qui passaient par là n’ont pas cédé à une poussée aiguë de jalousie pathologique. Comment, moi, presque seul, et ce petit engin ridicule, avec ses roues minables entouré de tant de spectateurs ! Avouez que même des camions mieux équilibrés en auraient ressenti une pulsion déviante. Le résultat, six morts et sept blessés. Mais plus personne ne parle du barbecue. Quelle honte ! Les petits sont oubliés, une fois de plus.

PLUS COMMUNE : LA VOITURE BÉLIER

C’est déjà plus sympathique, presque champêtre, proche de la nature. Et aussi, justement revendicateur : Robin des bois s’en prenait aux riches. Les voitures béliers aussi.Faut-il pousser la comparaison ? Je ne sais. Mais je suis sûr que ces voitures béliers ont ressenti, elles aussi, des pulsions profondes. Quand on a de fortes cornes, qu’on veut évincer un rival pour plaire aux brebis, et que la nature commande, quoi d’étonnant…

Je me demande pourtant pourquoi quelques écologistes mal embouchés ne se sont pas penchés sur la question. Supprimons les magasins, surtout les bijouteries, et ces pauvres voitures béliers pourront s’ébattre plus dignement dans leurs verts pâturages. D’ailleurs qui dit « bijouterie », dit « bijoux ». Et que sont ces bijoux, sinon le résultat de blessures profondes imposées à la grande Gaya. Ouh ! Les méchants capitalistes ! Vive les voitures béliers ! Une manifestation sera organisée bientôt place Vendôme.

Ah ! J’oubliais : « Une voiture bélier défonce la porte de l’espace culturel de l’hypermarché Leclerc d’Amilly. » Quoi de plus normal ? La culture capitaliste reste la parade traîtresse contre les masses laborieuses. Une fois de plus, vive les voitures béliers ! Et s’il le faut, nous organiserons la lutte trans-sectionnelle avec les fourgons taureaux. On ira leur ouvrir les portes des arènes de Nîmes ou d’ailleurs.

ET LES PETITS ? OUBLIÉS ?

J’en rêvais. Ils l’ont fait : « Deux scooters attaquent une Bugatti au marteau, elle s’en sort vraiment bien. »

J’admets : les scooters avaient des marteaux, mais pas de faucilles. Une faute de culture politique. Cela peut se rééduquer. Soyons généreux. Et cette Bugatti qui fuit honteusement la discussion dialectique ! Bravo à ces scooters qui ont relevé le défi du grand capitalisme et ouvert une brèche dans la parade honteuse de ces ennemis de classe.

MAIS ALORS : LE NOMINALISME DANS CELA ?

C’est tellement évident qu’il ne se voit plus. Les conducteurs, à quelques rares exceptions, sont oubliés. Leurs noms peuvent apparaître, mais si souvent trafiqués pour les anonymiser, pour éviter de faire tache. Pour l’attentat de Nice, c’était difficile. Mais combien d’autres ? Combien de « déséquilibrés » ? Combien « d’alcoolisés » prétendus (j’y reviendrai).

Cependant ne soyons pas négatifs. Pour le Bataclan, je n’ai pas lu que les Kalach’ avaient parlé. Allons, encore un petit effort, Mesdames et Messieurs les moutons de papier. Vous serez bientôt à la fête.

Antoine Solmer

1  : https://www.europe1.fr/faits-divers/attentat-de-nice-jai-tire-jusqua-ce-quil-ne-bouge-plus-confie-un-policier-ayant-arrete-le-camion-2801539