
Ultracrépidarianisme ! Si vous trébuchez sur ce terme, n’en tirez nulle honte, car il appartient à la famille de l’hippocampéléphantocamélos, laquelle cousine avec celle de l’héautontimorouménos. Sous sa forme dérivée : ultracrépidarianiste, ou ultracrépidarien, il n’appartient pas au vocabulaire du capitaine Haddock.
Tout le monde suit ? Merveilleux !
L’HISTOIRE À RAS DU SOL
Tout de même, revenons sur nos pas, et doublement puisque le mot ultracrépidarianisme a pour racine crepida, la sandale des Romains. Voilà qui est plus simple et qui, de plus nous raconte une petite histoire. Nous la devons à Pline l’Ancien : un jour qu’un cordonnier eut la chance d’assister à la peinture d’une grande œuvre, il remarqua une erreur sur le dessin de la sandale : il y manquait une anse en dedans. Le peintre la corrigea. Le cordonnier, comme une mouche de coche, remonta le long de la jambe et trouva que là, décidément…
À quel moment et sur quel ton le peintre lui lança-t-il la fameuse phrase : « Ne supra crepidam sutor iudicaret » ? Traduction proche : que le cordonnier ne juge pas au-dessus de la sandale ! Traduction proverbiale : chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Traduction plus forte : Occupe-toi de tes oignons ! Mais à bien y réfléchir, compte tenu du contexte, je pencherais pour : lâche-moi les baskets !
Pline nous dit que le peintre en question, Apelle, était d’un naturel amène (Histoire naturelle, XXXV, 85). Oublions donc les trois dernières traductions mais gardons-en l’esprit.
Reste toutefois la lourdeur du mot ultracrépidarianisme. Il est inconnu dans le dictionnaire de Littré, qui pourtant, traduisit la sus-mentionnée Histoire naturelle. Également introuvable dans l’ATILF (analyse et traitement informatique de la langue française).
C’est qu’il semble provenir d’Outre-Manche dans la forme ultracrepidarianism sous la plume de l’essayiste William Hazlitt envers un critique littéraire (William Gifford) contre qui il devait avoir « une dent » (A bone to pick).
Mais enfin, comment parlent ces Anglais ? Et pourquoi les avons-nous servilement suivis ? (Ici et ailleurs !). Il eût été plus simple de se contenter d’ultracrépidisme, ou de crépidité outrancière, qui aurait sonné plus haut et sans nous faire remonter aux Indo-Européens !
L’ULTRACRÉPIDARIANISME EN ACTION
Mais le mal est fait. Je viens de retrouver le terme ultracrépidarianisme dans le blog d’un médecin, le Dr Laurent Vercoustre, un heureux homme retraité de la douce spécialité de gynécologue-obstétricien et passionné de philosophie. [1]
Le Dr LV donne sa traduction du mot u…xyz…e : l’art de parler de ce qu’on ne connaît pas, tendance manifeste en ces temps de Covid. Il y trouve « l’abruti qui vous assène ses convictions sur le mode du soliloque », l’expert auto-proclamé, et aussi « le produit d’un pédantisme intellectuel » dont il croit-il « chercher la cause du côté des médias. »
Comment ne pas suivre le Dr Vercoustre dans sa première approche !
J’ajoute que son examen des « hauts-parleurs » de circonstance est juste : « On voit en effet sur les plateaux télévisions, des experts qui ne sont pas d’accord, des scientifiques qui s’étripent, des professeurs proclament leur savoir avec des “moi je” ». Il découvre aussi « qu’on assiste à une étonnante mutation de la sphère politique. Les prises de position idéologiques ou pratiques qui définissent la ligne d’un parti… semblent reléguées au second plan. Les clivages entre les partis politiques se dessinent maintenant en fonction de leur différence de stratégies pour combattre le virus. »
LES RISQUES DE CET ULTRAMACHINISME MÉDIATIQUE
Je reprends les termes de l’article : « Le tissu médical est aujourd’hui déchiré, une dizaine de médecins sont poursuivis par l’Ordre pour avoir soutenu publiquement des traitements qui n’étaient pas conformes à ceux de la doxa officielle ». « Des affaires de corruptions financières de certains médecins par big pharma ont écorné l’image de la médecine. »
« Ce contexte perverti a causé le naufrage de l’éthique scientifique. » Ou encore : « L’étalage médiatique des controverses entre experts ont donné à croire que la science est une démarche qui ne converge jamais. »
Et j’arrête ici les accords de principe pour en débusquer les fausses notes.
LES SANDALES DÉCOUSUES DU DOCTEUR
Une fois de plus, je m’étonne – façon de parler – de voir des esprits lancés sur une droite portion de piste, en déraper et se perdre dans le décor. C’est qu’ils sont menés par le pire conditionnement intellectuel qui soit : utiliser des conséquences irréfutables pour y associer des causes et des conséquences nées de leurs présupposés. Cela s’appelle un biais cognitif à double détente, ou une irrémédiable pensée de gauche, une forme particulière de pensée mortifère.
Je reprends donc quelques phrases à type d’exemple :
Sur les clivages politiques : « C’est surtout vrai à droite et à l’extrême droite avec des personnalités politiques telles que François Asselineau et Florian Philippot qu’on voit souvent manifester main dans la main avec la galaxie médicale antivaccin, antimasque et pro ivermectine. »
Sur le tissu médical déchiré : « On a assisté à l’apparition dans le paysage médiatique de personnalités extrémistes comme la député Martine Wonner qui s’est livrée à des débordements de langage d’une rare violence. »
Sur l’ultratrucmuchisme : « L’ultracrépidarianisme est un rapport perverti au savoir, une forme de tricherie et je pense que cette tricherie est le terrain sur lequel se développe une perversion bien plus dangereuse : le complotisme. »
Au moins on comprend pourquoi il le mot ultracrépidarianisme venu des Anglais l’a porté : c’est qu’ils roulent à gauche.
Ah ! Si quelques citations du Dr Véran, du président Macron, et de tant d’autres qui sont du côté du manche, l’avaient inspiré ! S’il en avait retenu les signes de mépris ostentatoire ! S’il leur avait appliqué les mêmes diatribes, dont il pense faire « sans doute l’objet d’un prochain billet. » ! S’il en avait relevé les inepties, les déclarations à contre-temps, les affirmations péremptoires renversées comme feuilles au premier vent, la valse des masques, le déni des chiffres qui les dérangent… et la responsabilité dans cet immense cafouillage…
Et puis, questions de sandales mal portées, j’en viens à me poser la question de l’exceptionnelle qualification du Dr Vercoustre en matière de vaccins, voire d’Ivermectine. Car, il est assez rare que des gynécos passent leurs années médicales à vacciner des patients qui seraient plutôt des patientes, ou à traiter des parasitoses.
Je préfère clairement les médecins aux pieds nus, fussent-ils mandarins. Mais cela était une autre histoire.
Ah ! supra crepidam…
[1] https://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2021/07/26/lere-de-lultracrepidarianisme/?_ga=2.220150425.1494865287.1629304358-1293823160.1629304358

