Aujourd’hui, je vous présente un extrait de L’Orme du mail d’Anatole France. Ce roman paru en 1897 inaugure son ensemble sur l’histoire contemporaine. N’allez surtout pas voir l’article par lequel Wikipedia prétend en montrer un résumé. Ou plutôt, allez le voir, pour confirmer le gauchisme qui fonde la majorité des articles contemporains de cette publication.
L’extrait provient du chapitre XIII, il s’agit d’un dialogue entre M. Lantaigne, supérieur du grand séminaire, et M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres. Les personnages représentent, bien sûr, les organes où ils évoluent.
Toute personne qui ne verrait point de concordances avec notre époque m’étonnerait puissamment. Pour une meilleure compréhension, le personnage présenté comme Henri Dieudonné est le conte de Chambord, qui aurait pu…
Mais cela est une autre histoire.
Antoine Solmer
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M. LANTAIGNE. – La diversité est détestable. Le caractère du mal est d’être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement de la République, qui plus qu’aucun autre s’éloigne de l’unité. Il lui manque avec l’unité l’indépendance, la permanence et la puissance. Il lui manque la connaissance, et l’on peut dire de lui qu’il ne sait ce qu’il fait. Bien qu’il dure pour notre châtiment, il n’a pas la durée. Car l’idée de durée implique celle d’identité, et la République n’est jamais un jour ce qu’elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas. Et vous avez vu qu’elle n’en était point déshonorée. Des hontes, des scandales qui eussent ruiné le plus puissant empire l’ont recouverte sans dommage. Elle n’est pas destructible, elle est la destruction. Elle est la dispersion, elle est la discontinuité, elle est la diversité, elle est le mal.
M. BERGERET. – Parlez-vous de la République en général, ou seulement de la nôtre ?
M. LANTAIGNE. – Évidemment, je ne considère ni la République romaine, ni la batave, ni l’helvétique, mais seulement la française. Car ces gouvernements n’ont de commun que le nom, et vous ne croirez pas que je les juge sur le mot dont on les nomme, ni même sur ce qu’ils semblent opposés, les uns comme les autres, à la monarchie, opposition qui n’est pas condamnable en soi ; mais la République en France n’est qu’un manque de prince et un défaut d’autorité. Et ce peuple était trop vieux lors de l’amputation pour ne pas craindre qu’il n’en meure.
M.BERGERET. – Toutefois la France a déjà survécu vingt-sept ans à l’Empire, quarante-huit ans à la royauté bourgeoise et soixante-six ans à la royauté légitime.
M. LANTAIGNE. – Dites plutôt que, depuis un siècle, la France, blessée à mort, traîne dans des alternatives de fureur et d’abattement un reste misérable de vie. Et ne croyez pas que je flatte le temps passé ni que je suspende mes regrets aux images trompeuses d’un âge d’or qui ne fut jamais. La condition des peuples m’est connue. Leurs heures sont marquées par des périls, leurs jours par des malheurs. Et il est juste et nécessaire qu’il en soit ainsi. Leur vie, comme celle des hommes, si elle était exempte d’épreuves, ne se comprendrait pas. L’histoire antique de la France est pleine de crimes et d’expiations. Dieu châtia sans cesse cette nation avec le zèle d’un infatigable amour, et sa bonté ne lui épargna, dans le temps des rois, aucune souffrance. Mais, étant chrétienne alors, ses maux lui étaient utiles et précieux. Elle y reconnaissait le caractère auguste du châtiment. Elle en tirait des leçons, des mérites, le salut, la force et la gloire. Maintenant ses souffrances n’ont plus de sens pour elle ; elle ne les comprend ni ne les consent. En subissant l’épreuve, elle s’y refuse. Et l’insensée veut être heureuse ! C’est qu’en perdant la foi en Dieu, on perd avec l’idée de l’absolu l’intelligence du relatif et jusqu’au sentiment de l’histoire. Dieu seul forme la suite logique des événements humains, qui, sans lui, ne se succèdent plus d’une manière intelligible et concevable. Et depuis cent ans l’histoire de France est une énigme pour les Français. Pourtant il y eut de nos jours une heure solennelle d’attente et d’espoir. »
Le cavalier qui passe à l’heure marquée par Dieu et qui se nomme tour à tour Salmanasar, Nabuchonodosor, Cyrus, Cambyse, Memmius, Titus, Alaric, Attila, Mahomet II, Guillaume, avait passé avec le feu sur la France. Humiliée, sanglante et mutilée, elle leva les yeux au ciel. Que ce moment lui soit compté ! Elle parut comprendre, recouvrer l’intelligence avec la foi, connaître le prix et l’usage de ses maux immenses et providentiels. Elle suscita des hommes justes, des chrétiens, pour en former une assemblée souveraine. On vit cette assemblée, renouvelant un usage solennel, vouer la France au cœur de Jésus. On vit, comme au temps de saint Louis, les basiliques s’élever sur les montagnes, aux regards des cités pénitentes ; on vit les meilleurs citoyens préparer la restauration de la monarchie.
Ne raillez point et ne niez point. On écoutait venir sur les routes les chevaux blancs qui ramenaient le roi. Henri Dieudonné venait rétablir le principe d’autorité d’où sortent les deux forces sociales : le commandement et l’obéissance ; il venait restaurer l’ordre humain avec l’ordre divin, la sagesse politique avec l’esprit religieux, la hiérarchie, la loi, la règle, la liberté véritable, l’unité. La nation, renouant ses traditions, retrouvait avec le sens de sa mission le secret de sa puissance et le signe de la victoire… Dieu ne le voulut pas. Ces grands desseins, traversés par l’ennemi qui nous haïssait encore après avoir satisfait sa haine, combattus par un grand nombre de Français, mal soutenus par ceux-là mêmes qui les avaient formés, furent rompus en un jour. La frontière de la patrie fut fermée à Henri Dieudonné, et le peuple tomba en République ; c’est-à-dire qu’il répudia son héritage, qu’il renonça à ses droits et à ses devoirs, pour se gouverner à son gré et vivre à son aise dans cette liberté que Dieu gêne et qui renverse ses images temporelles, l’ordre et la loi. Désormais le mal fut roi et publia ses édits. L’Église, exposée à d’incessantes vexations, fut placée avec perfidie entre une impossible abdication et une révolte coupable.
Hélas ! la République fit à l’Église des blessures plus profondes et plus cachées. Vous connaissez trop les questions d’enseignement, monsieur Bergeret, pour ne pas découvrir plusieurs de ces plaies, mais la plus envenimée fut faite en introduisant dans l’épiscopat des prêtres imbéciles d’esprit ou de caractère… J’en ai dit assez. Du moins, le chrétien se console et se rassure, sachant que l’Église ne périra pas. Mais quelle sera la consolation du patriote ? Il découvre que tous les membres de l’État sont gangrenés et putréfiés
En vingt ans, quel progrès dans la décomposition ! Un chef de l’État dont l’impuissance est l’unique vertu et qui devient criminel dès qu’on suppose qu’il agit ou seulement qu’il pense ; des ministres soumis à un Parlement inepte, qu’on croit vénal, et dont les membres, de jour en jour plus ignares, furent choisis, formés, désignés dans les assemblées impies des francs-maçons, pour faire un mal dont ils sont même incapables, et que surpassent les maux causés par leur inaction turbulente ; un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine ; une magistrature recrutée sans règle ni équité, et trop souvent sollicitée par le gouvernement pour n’être pas suspecte de complaisance ; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation tout entière, l’esprit funeste d’indépendance et d’égalité, pour rejeter ensuite dans les villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne, impropre aux arts et aux métiers et dégoûtée de tout travail ; un corps enseignant qui a mission d’enseigner l’athéisme et l’immoralité ; une diplomatie à qui manquent le temps et l’autorité et qui laisse le soin de notre politique extérieure et la conclusion de nos alliances aux débitants de boissons, aux demoiselles de magasins et aux journalistes ; enfin tous les pouvoirs, le législatif et l’exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil, mêlés, confondus, détruits l’un par l’autre ; un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse destructive, a donné à la société les deux plus puissants instruments de mort que l’impiété ait jamais fabriqués : le divorce et le malthusianisme. Et tous les maux dont j’ai fait une rapide revue appartiennent à la République et sortent naturellement d’elle : la République est essentiellement mauvaise. Elle est mauvaise en voulant la liberté que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il est le maître, et qu’il a délégué aux prêtres et aux rois une part de son autorité ; elle est mauvaise en voulant l’égalité que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il a établi la hiérarchie des dignités dans le ciel et sur la terre ; elle est mauvaise en instituant la tolérance que Dieu ne saurait vouloir, puisque le mal est intolérable ; elle est mauvaise en consultant la volonté du peuple, comme si la multitude des ignorants devait prévaloir contre le petit nombre de ceux qui se conforment à la volonté de Dieu, laquelle s’étend sur le gouvernement et jusque sur les détails de l’administration comme un principe dont les conséquences ne s’arrêtent pas ; elle est mauvaise enfin en déclarant son indifférence religieuse, c’est-à-dire son impiété, son incrédulité, ses blasphèmes dont le moindre est mortel, son adhésion à la diversité qui est le mal et la mort.

