J’avais terminé mon article préalable sur « Les crises ou la crise » par une réflexion d’Ortega y Gasset associant l’histoire et l’homme, ce dernier étant pris dans la double complexité de sa génération et de sa vie. Si cette approche peut choquer (des historiens bien sûr) et d’autres penseurs, tentons une autre approche, plus « claquante » : celle d’une personne recevant une gifle, et j’oserais dire, voyons-en tous les cas de figures.
LA GIFFLE
Six ans, gamin turbulent, venant de casser le plat en porcelaine de Sèvres venant de l’arrière-grand-mère. Une claque qui échappe à la maman peu habituée à ce genre de réponse. Résultat : gamin surpris, chialant, et mère soudain dépassée par son geste. Cela sera oubliée au fil des années, à moins d’une émergence psychanalytique.
Le même gamin, dix ans plus tard, au collège. Une claque venue d’un camarade. Résultat : bagarre dont la suite dépend de la présence et de l’action d’un surveillant. Conséquences variables selon le code de conduite de l’école. Généralement, tout se tasse.
Le même à l’âge adulte, dans la rue, après une altercation quelconque. La castagne n’est pas loin, avec toutes les conséquences légales possibles. Colère, justifications, ressentiment, tout cela bouillonne. J’ai pris l’exemple d’un adulte « normal », pas d’une poule mouillée shootée aux « marches blanches ».
Le même encore, 70 ans, face claquée par une « chance de passage ». Humiliation de ne plus avoir la force de rendre lui rendre la monnaie de sa pièce, de vivre dans un pays qui ne défend pas ses nationaux, qui dérive vers la cascade finale. Dégoût, abstentionnisme ou colère triste.
VIE DES GÉNÉRATIONS EN TEMPS DE GUERRE
Adaptez cet exemple à des groupes entiers mis en diverses situations politico-historiques. Par exemple, le monde qui sépare les soldats de la Première Guerre Mondiale partant à Berlin pour une guerre « courte, fraîche et joyeuse » (c’était le slogan de l’époque) et les mêmes devenus « poilus » après Verdun. Sans oublier les conséquences qui menèrent à la Deuxième, que personne, Shoah passant et autres crimes de guerre comme le bombardement de Dresde, n’oserait qualifier du même slogan de 1914. Si après cela vous n’êtes pas convaincus de la justesse de pensée d’Ortega y Gasset, c’est à désespérer de l’esprit humain… ou à se plonger dans les arcanes de ses capacités à masquer la réalité sous divers camouflages (marches blanches et somnambuliques).
STATISTIQUES A GOGO
Une tentation pour caractériser une période de crise, serait de la quantifier. C’est très à la mode. Comment est votre douleur, entre 0 et 10 ? Ainsi résumée, la question est mal posée (cas habituel en médecine) et surtout peut utile si elle n’est pas confrontée aux différents points d’une situation évolutive. Évidemment, c’est plus facile à présenter en jolis tableaux plus ou moins « arrangés ». L’économie et le Covid nous en ont fourni tant d’exemples. Ne jamais oublier ce que disent les économistes : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Ne jamais oublier non plus d’adapter la formule à d’autres matières : « les mauvaises statistiques sur le Covid ont chassé les bonnes »… lesquelles reviennent au galop pour qui sait et veut les lires. Oubliez Véran et les autres «macroneurs sans honneur » (autre néologisme dérivé du macron, qui est une forme de gouvernement qui, en temps de guerre serait assimilable à de la haute trahison, et des macroneries).
Cependant, imaginons un cas de figure où des chercheurs honnêtes (non stipendiés par les macroneurs) s’efforcent de caractériser et de donner un coefficient de gravité aux situations ainsi définies ? Par exemple, l’augmentation du prix des aliments. En imaginant que les premiers résultats soient encourageants, ces mêmes chercheurs voudraient établir des relations chiffrées avec d’autres questions : par exemple, les agressions dans les boulangeries, les soulèvements paysans, etc.
QUESTIONS NON RÉSOLUES PAR LES CHIFFRES
La question suivante s’imposerait alors : à partir de combien de conjonctions de forces la situation peut-elle devenir critique – la fameuse « crise » – et exploser ? Et aussi : le hasard joue-t-il un rôle, et sinon, le dégoût profond qui confine au vertige des profondeurs, lequel arriverait aux conclusions désabusées : puisque c’est foutu, autant casser la baraque ! Et le plus tôt sera le mieux !
Nous verrons plus loin, avec Ortega y Gasset, qu’il y a de meilleures façons de penser la crise.
Antoine Solmer
à suivre…

