L’HOMME DE LA RUE

FRANK CAPRA

Connaissez-vous Capra ? Frank Capra ? Ce gamin né en Sicile en 1897 aurait pu être influencé d’une façon ou d’une autre par quelque parrain local. Mais sa famille émigre aux USA quand il a cinq ans. Le pire souvenir de ma vie, écrit-il. « Tous ensemble, sans intimité. Avec un lit de camp. Très peu de personnes avec une malle ou quoi que ce soit qui prenne de la place. Ils ont seulement ce qu’ils peuvent porter à la main, ou dans un sac. Personne n’enlève es vêtements. Pas d’aération, une puanteur du diable. Ils sont tous misérables. C’est l’endroit le plus dégradant où vous pourriez être. »

Ça commence mal. Et ça ne continue pas mieux, à Los Angeles, du côté est, une sorte de « ghetto italien » qu’il qualifiera plus tard de « trou à rat ». Mais il s’en sortira, pour notre pur bonheur, devenant l’un des metteurs en scène les plus influents des années 30, au point de mériter le titre de « rêve américain personnifié ». C’est ainsi qu’en 1941 sort L’Homme de la rue (Meet John Doe).

1941

Cette année-là, les Américains connaissent encore la paix, car le président F. D. Roosevelt a instauré une politique de neutralité politique, et une célèbre loi économique « cash and carry » (paye et casse-toi avec la marchandise, le reste, rien à battre ! Traduction peu littéraire mais réelle). Toutefois, la crise de 1929 n’en finit pas de laisser des séquelles : chômage à 25%, faillites multiples, et niveau de vie moyen 60% plus bas qu’avant le crash de 29. En décembre 1941 tout va changer, à cause d’une petite promenade aérienne au-dessus d’un port mal connu : Pearl Harbour.

MEET JOHN DOE

John Doe, vous le connaissez tous, si vous regardez des films policiers : c’est le cadavre d’un homme non identifié, converti en Jane Doe pour une femme. Mais c’est aussi l’anonyme, de circonstance ou volontaire, dans la rue, une sorte de Monsieur-tout-le-monde, celui que vous croisez sans le rencontrer vraiment, et que vous ne connaîtrez probablement jamais. Sauf si, des circonstances extraordinaires…

Tel est l’esprit du film de Capra. Un grand journal (Le Bulletin) est repris par une nouvelle direction. Il faut des bénéfices, augmenter les ventes, et « dégraisser ». Les départs sont précipités. Les vieux d’abord, mais aussi une jeune et jolie secrétaire qui n’entend pas se laisser faire.

Aujourd’hui, elle laisserait un virus informatique dans la comptabilité ou hurlerait au racisme, à l’agression sexuelle ou autre comédie de circonstance. Mais Ann Mitchell ne mange pas de ce pain. Avant de quitter le journal, elle tape une fausse lettre prétendument reçue d’un John Doe, annonçant son suicide la nuit de Noël en se jetant du haut de l’hôtel de ville local pour protester contre les maux de la société et son chômage forcé.

Au journal, on flaire le coup fourré, mais Ann Mitchell réussit à persuader la direction de monter un scénario tordu à partir de cette histoire. Un appel pour retrouver ce John Doe en attire des dizaines. Parmi eux, un certain Long John Willoughby (Gary Cooper), ancien joueur de base-ball blessé au bras et souhaitant une rééducation. Il est accepté pour le rôle… et va s’y laisser prendre.

Son faux personnage mais sa réelle situation emballe les lecteurs. Gros succès journalistique. Alors pourquoi tuer la poule aux œufs d’or ? Willoughby servira d’attrape-nigauds, en lançant des Clubs John Doe, pour faire tomber les barrières entre voisins, stimuler l’entraide, créer un nouvel état d’esprit de citoyens honnêtes et bienveillants. Point fondamental de ces clubs ; aucun lien avec aucun politicien. Alors la machine s’emballe, à l’américaine, avec tout le tra-la-la.

Elle s’emballe au point d’attirer des aides plus que louches, jouant sur la naïveté de Willoughby. De son côté, la journaliste Ann Mitchell qui se laisse toucher par la sincérité de ce grand gars idéaliste se laisse aussi circonvenir par un magnat des affaires, D.B. Norton qui se voit déjà en président des USA.

Au grand meeting des Clubs John Doe la foule est immense, malgré la pluie. Elle attend le discours du héros. Mais au même moment, celui-ci est rejoint par un des comparses, pris de remords, qui lui démontre la tricherie et la prise en main prévue par Norton. Willoughby se rend à la réunion des éminences grises qui s’acoquinent contre lui et leur annonce qu’il dévoilera l’affaire dans son discours.

Trop idéaliste, il se laisse déborder par les hommes de mains de Norton, du maire, et de tous ces bons et braves gens de la politique. La foule le conspue. Il n’a plus qu’à s’échapper.

Nous le retrouverons le soir de Noël, au sommet de l’hôtel de ville… et je ne vous en dis pas plus, vous laissant le bonheur de voir ce merveilleux film de Capra.

Profitez-en, d’autant que la pellicule originale avait voyagé d’une compagnie à l’autre, avait été endommagée, et a été restaurée pour appartenir maintenant à la Bibliothèque du Congrès où se conservent les trésors culturels des USA.

Et puis, si l’idée vous vient de traduire Club John Doe par Gilets Jaunes, rien ne vous empêchera de comprendre pourquoi et comment des Black Blocs et autres sont venus troubler la fête. Oui, vraiment, rencontrez L’Homme de la rue, Meet John Doe !

https://en.wikipedia.org/wiki/Meet_John_Doe

Antoine Solmer