
Après mon article intitulé « On n’était pas des veaux, rue Froidevaux » Noël Pomin a eu la gentillesse d’apprécier ce style, et l’élégance de lui associer de grands noms, en particulier celui de Céline. Je l’en remercie, car, n’en doutons pas, cela fait plaisir. Et d’autant plus que je connais sa perception profonde de bien des textes.
Que d’aucuns l’apprécient, je l’espère. Que d’autres en soient désarçonnés, pourquoi pas ? Ou pire, le vouent aux gémonies littéraires (la poubelle de l’ordinateur) c’est encore un droit qui leur est propre.
Pourquoi ai-je choisi de changer de style ? Je ne sais. Il existe un mystère de l’écriture auquel un auteur libre doit obéir. Sophisme, penserez-vous ! Là encore, c’est votre choix. Mais prenez quelques minutes pour approfondir la question.
D’abord, n’aborder les sophistes et de leurs sophismes qu’avec méfiance ou mépris, c’est se couler dans la bien-pensance platonicienne qui n’était pas dénuée d’arrière-pensées et de coup bas d’école à école. D’ailleurs sa maïeutique faite de questions insinuantes me fait penser par moments à une construction labyrinthique dont la virtuosité fait oublier l’emprisonnement subi et accepté, voilant d’autres portes de sortie qui, de ce fait, se trouvent négligées.
Passant d’un labyrinthe à un autre, pensez bien à l’allégorie de la caverne. Ne trouvez-vous pas étrange que cette histoire ait traversé les siècles ? Malgré ou à cause de sa perversité masquée de bonnes intentions ? Un coup le prisonnier se gorge de liberté et de vérité, un coup il est ramené en bas, remis aux fers, rongé de regrets, chargé de délivrer la bonne parole à ses camarades de geôle, à les faire saliver à coup d’images de liberté, ce qui, par contraste, rend d’autant plus insupportable leur condition présente. Et si le gardien des prisonniers s’appelait Platon, tout simplement ? Et si la tentation de Faust en était une bonne adaptation, assez révélatrice ? Et si les décisions du valseur de l’Élysée n’en étaient qu’une mauvaise copie ?
Un jour, au gré des vents, je reprendrai cette mini-tirade non pas anti mais seulement péri-platonicienne. Car, après tout, le bonhomme avait son charme.
Mais je reviens à l’écrivain mené par son démon (encore un sujet à développer). Cachons-nous derrière le mot inspiration, encore que, accepter le souffle, c’est accepter l’esprit qui en est le moteur premier. Et notre expiration d’auteur, en devient une sorte de délivrance obligée (la ligne destinée au lecteur) laquelle tue dans l’œuf les cent autres idées qui tentaient de se frayer un chemin, comme autant de spermatozoïdes attirés par l’ovule et laissés pour compte sur le carreau.
C’est ce qui s’est passé. Écrire l’article précédent a été l’accomplissement d’une force à laquelle il eût été inutile, malencontreux, périlleux de résister. Périlleux ? Quel péril ? Pensera le lecteur non-écrivain ? Quel péril menace ce grattage de papier (ou ce pianotage de clavier) ? Il n’écrit pas sous contrainte policière, alors ? Alors, c’est pire. L’écrivain écrit sous contrainte de l’écriture, pour chaque phrase, chaque mot, chaque virgule. Et le pire des censeurs est en lui. Et chaque phrase qu’il pense heureuse, en avorte dix autres.
Oh ! Ce n’est pas « la prison » tout de même. Mais c’est « sa prison », celle dont il ne se délivrera qu’à son dernier jour, et d’où il entrevoit le ciel « par-dessus le toit, si bleu, si calme ».
À l’origine, ce blog se destinait surtout à explorer la littérature, et ses compagnes cérébrales, la psychologie, la philosophie, avec des nuances multiples. Et puis, le fameux virus est venu titiller des personnages qui n’en demandaient pas tant pour découvrir leurs hideux appareils mentaux. Qui n’en demandaient pas tant, mais qui ont tôt fait de s’en servir, et de s’en goberger comme des invités mal éduqués, à coups de forfanteries, de méli-mélo, de mensonges achetés au plus crade des bazars, de frégolisme à deux balles, de décor de Madame Irma, et de poses dignes des pires chromos du mauvais goût affiché. Et chacun vise la première place dans ce concours d’incompétence flatulente.
Alors, que peut faire l’écrivain à qui il reste un certain goût de liberté, sinon jouer à guignol et viser plus haut que le traditionnel gendarme, suivre les cortèges où se réfugie le bon sens d’une nation, subir le sabir fallacieux des courtisans pour en démonter la mécanique avariée, et, avec ses armes, se battre en faveur de la vie, la vraie vie, la vie libre..
Reste la question du style. Lui faudrait-il se laisser épingler comme un papillon dans la boîte du collectionneur ? Oui, parfois, c’est tentant. Quand on négocie bien les virages, on achète encore un peu plus de vitesse et de frisson. On en a pour son argent, c’est-à-dire rien. Rien, mais tout à la fois. Mais cela dépend de la voiture, de l’envie du jour, d’un papillon qui passe et qui nous mènerait au chaos d’un coup d’aile. Et le chaos, d’une certaine façon, c’est la vie. Enfin, une partie. C’est l’image de la littérature prise dans le délire tournoyant de son attracteur étrange.
J’ai toujours aimé cette merveilleuse profession de foi de Jean Ferrat :
« Je twisterai les mots s’il fallait les twister
pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »
Qui parmi les censeurs maniaques me montrera du doigt parce que j’ose citer deux alexandrins tirés de Nuit et Brouillard, titre traduisant le décret Nacht und Nebel de1941 servant à donner une apparence légale à la déportation des ennemis du Reich ?
Guignol ! Guignol ! Guignol ! Clameront toujours les enfants en nous.

