JEAN-CHRISTOPHE ET LES POLITICIENS

Je reprends un texte extraordinaire, Jean-Christophe, de Romain Rolland que je considère bien plus puissant que Proust dans sa recherche « audible » d’un coeur fier et libre, celui de Jean-Christophe Kraft (Kraft veut dire force en allemand. Paru avant la première Guerre mondiale, il nous ramène à une certaine forme de fouillis français. L’extrait qui suit provient du tome 5 intitulé La foire sur la place.

Bonne lecture

Antoine Solmer

Pendant un certain temps, les politiciens n’avaient prétendu qu’à la domination des corps – je veux dire des fortunes –, ils laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n’étant pas monnayables. De leur côté, les âmes ne s’occupaient pas de politique ; elle passait au-dessus ou au-dessous d’elles ; la politique, en France, était considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et de l’industrie ; les intellectuels méprisaient les politiciens, les politiciens méprisaient les intellectuels. – Or, depuis peu, un rapprochement s’était fait, puis bientôt une alliance, entre les politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s’était arrogé le gouvernement absolu des pensées : c’étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec l’autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire l’Église qu’à la remplacer ; et, de fait, ils formaient une église de la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles régionaux, nationaux, voire même oecuméniques à Rome. Inénarrable bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de se réunir en troupeaux, pour « penser librement » ! Il est vrai que leur liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de la Raison : car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la Sainte-Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas plus que la Vierge, n’est rien par elle-même, et que la source est ailleurs. Et, de même que l’Église catholique avait ses armées de moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité rivale, l’église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de France, ses pieux délateurs. L’État républicain encourageait sous main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites de la Raison, qui terrorisaient l’armée, l’Université, tous les corps de l’État ; et il ne s’apercevait point qu’en semblant le servir, ils visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu’il s’acheminait tout doucement à une théocratie athée, qui n’aurait rien à envier à celle des Jésuites du Paraguay.

Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient d’avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir détruit la religion, parce qu’ils détruisaient quelques morceaux de bois. D’autres accaparaient Jeanne d’Arc et sa bannière de la Vierge, qu’ils venaient d’arracher aux catholiques. Un des pères de l’Église nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l’autre Église, venait de prononcer un discours anticlérical en l’honneur de Vercingétorix : il célébrait dans le Brenn gaulois, à qui la Libre Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier champion de la France contre Rome (l’église de). Un ministre de la marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques, donnait à un cuirassé le nom d’Ernest Renan. D’autres libres esprits s’attachaient à purifier l’art. Ils expurgeaient les classiques du XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les Fables de La Fontaine. Ils ne l’admettaient pas plus dans la musique ancienne ; et Christophe entendit un vieux radical, – (« Être radical, dans sa vieillesse, dit Goethe, c’est le comble de toute folie ») – qui s’indignait qu’on osât donner dans un concert populaire les lieder religieux de Beethoven. Il exigeait qu’on changeât les paroles.

D’autres, plus radicaux encore, voulaient qu’on supprimât purement et simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l’apprenait. Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait pour un Athénien, expliquait qu’il fallait pourtant apprendre la musique aux musiciens : car, disait-il, « quand vous envoyez un soldat à la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur : la tête fourmille d’idées ; mais leur classement n’est pas encore opéré. » Effrayé de son courage, protestant à chaque phrase : « Je suis un vieux libre penseur… je suis un vieux républicain… », il proclamait audacieusement que « peu lui importait de savoir si les compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des messes ; il s’agissait de savoir si c’étaient des oeuvres de l’art humain ». – Mais l’implacable logique de son interlocuteur répliquait au « vieux libre penseur », au « vieux républicain », qu’ « il y avait deux musiques : celle qu’on chantait dans les églises, et celle qu’on chantait ailleurs ». La première était ennemie de la Raison et de l’État ; et la Raison d’État devait le supprimer.

Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s’ils n’avaient eu derrière eux des hommes d’une réelle valeur, sur qui ils s’appuyaient, et qui étaient comme eux – davantage peut-être – fanatiques de la Raison. Tolstoï parle quelque part de ces « influences épidémiques », qui règnent en religion, en philosophie, en politique, en art et en science, de ces « influences insensées, dont les hommes ne voient la folie que lorsqu’ils s’en sont débarrassés, mais qui, tant qu’ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu’ils ne croient même pas nécessaire de les discuter ». Ainsi, la passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations des modes littéraires. – La religion de la Raison était une de ces folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux « sous-vétérinaires » de la Chambre et à certains des esprits les plus intelligents de l’Université. Elle était plus dangereuse encore chez ceux-ci que chez ceux-là car, chez ceux-là, elle s’accommodait d’un optimisme béat et stupide, qui en détendait l’énergie ; au lieu que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur l’antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n’en était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un fond d’idéalisme calviniste, janséniste, jacobin, une vieille croyance en l’irrémédiable perversité de l’homme que seul peut et doit briser l’orgueil implacable des Élus chez qui souffle la Raison – l’Esprit de Dieu. C’était un type bien français, le Français intelligent, qui n’est pas « humain ». Un caillou dur comme fer : rien n’y peut pénétrer ; et il casse tout ce qu’il touche.

Christophe fut atterré par les conversations qu’il eut chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la France en étaient bouleversées. Il croyait, d’après l’opinion courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d’idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et personne n’était moins fait pour la comprendre et pour la supporter. Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu’ils voulaient toujours avoir raison.

Ce n’était pas le fait d’un parti. Tous les partis étaient le même. Ils ne voulaient rien voir en deçà, au-delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée contre tous les privilégiés de la fortune : car ils haïssaient tous les juifs, et ils appelaient juifs tous ceux qu’ils haïssaient. Il y avait des nationalistes, qui haïssaient – (quand ils étaient très bons, ils se contentaient de mépriser) – toutes les autres nations, et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait les gens de l’Occident qui ne voulaient rien admettre à l’est de la ligne du Rhin ; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre au sud de la ligne de la Loire ; et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux qui étaient au nord de la ligne de la Loire; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Germanique ; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Gauloise ; et, les plus fous de tous, les « Romains », qui s’enorgueillissaient de la défaite de leurs pères ; et les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois ; et ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin : chacun n’admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne tolérant pas qu’on pût être autrement. Rien à faire contre cette engeance : ils n’écoutent aucun raisonnement ; ils sont faits pour brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.

Christophe pensait qu’il était heureux qu’un tel peuple fût en République : car tous ces petits despotes s’annihilaient mutuellement. Mais si l’un d’eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d’air pour aucun autre.

*

Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les sauve : l’inconséquence.

Les politiciens français ne s’en faisaient pas faute. Leur despotisme se tempérait d’anarchisme ; ils oscillaient sans cesse de l’un à l’autre pôle. S’ils s’appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à droite ils s’appuyaient sur les anarchistes de la pensée. On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de petits arrivistes, qui s’étaient bien gardés de prendre part au combat, avant qu’il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l’armée de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s’abattaient sur les dépouilles des vaincus. Ce n’était pas pour la raison que travaillaient les champions de la raison… Sic vos non vobis… C’était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement les traditions du pays, et qui n’entendaient pas détruire une foi pour en installer une autre à la place, mais pour s’installer eux-mêmes.

Christophe retrouva là Lucien Lévy-Coeur. Il ne fut pas trop étonné d’apprendre que Lucien Lévy-Coeur était socialiste. Il pensa simplement qu’il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès pour que Lucien Lévy-Coeur vînt à lui. Mais il ne savait pas que Lucien Lévy-Coeur avait trouvé moyen d’être tout aussi bien vu dans le camp opposé, où il avait réussi à devenir l’ami des personnalités de la politique et de l’art les plus antilibérales, voire même antisémites. Il demanda à Achille Roussin :

« Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous ? »

Roussin répondit :

« Il a tant de talent ! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le vieux monde.

– Je vois bien qu’il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstituerez. Êtes-vous sûr qu’il vous restera assez de charpente pour votre maison nouvelle ? Les vers se sont déjà mis dans votre chantier de construction… »

Lucien Lévy-Coeur n’était pas le seul à ronger le socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, art pour l’art, anarchistes de luxe, qui s’étaient emparés de toutes les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et struggle for life les journaux qui se disaient organes du peuple. Ils ne se contentaient pas des places : il leur fallait la gloire. Dans aucun temps, on n’avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels pique-assiette de la gloire, non pas à l’occasion de leurs travaux, mais de leurs décorations : car c’était là ce qui les touchait le plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se trouvaient tous d’accord pour fêter une promotion dans la Légion d’honneur, instituée par cet officier corse.