Dans la dernière livraison de La Revue des deux mondes, Jean-Michel Djian nous livre un intéressant raccourci du destin actualisé d’Emmanuel Macron. Il faut en apprécier les formules, comme celle d’avoir « démocratiquement “braqué” ce palais si convoité. » Je savoure le double sens que permet la référence à la langue verte suivie d’une deuxième plus classique.
Il oppose la platitude historique de l’actuel locataire aux anciens de la Ve – ce qui est une évidence – mais il aurait tout autant pu, sans forcer le trait, le présenter comme leur héritier naturellement « braqueur », le premier de cette liste ayant laissé sa marque indélébile en ce domaine, les autres ayant suivi avec bien moins de machiavélisme, sauf, peut-être, Mitterrand.
Comme le précise J-M Djian : « Pas de parti, mais un mouvement de circonstance créé ipso facto avant son élection autour d’un couple indestructible et de quelques affidés. ». Bigre, voilà déjà que se démasque une solitude à trois entités, dont des affidés anonymisés. Nous lirons par la suite de l’article une « désanonymisation » : « la complicité d’un Benalla pour parer au plus pressé » et le délitement de quelques Collomb, Sibeth (!) Ndiaye, Griveaux ou autre Castaner.
Ensuite, tout se simplifie en un trio reconstitué : lui, en Monsieur Loyal du petit cirque dont les artistes en piste restent sa femme et Alexis Kohler.
À ce point de la description je remarque une phrase assez faible en ce qui concerne la conception de la bipolarisation française : « … le nouvel élu démontra que le centre de gravité politique annoncé n’était pas dans le dépassement mais quelque part à droite ; que les reformes en chantier étaient pensées de bien trop haut ; que les corps intermédiaires avaient perdu leur raison d’être. »
Donc, la droite associerait un non-dépassement, et une vue super jacobine ! Heureusement pour M. Djian qu’il ne travaillait pas vers les années 90 – je veux dire 1790… –, c’eût été un coup à « éternuer dans le panier à Samson ». Un peu de révision s’impose. Mais continuons !
« Alors, à la sourde solitude qu’impose naturellement la fonction présidentielle est venu se greffer le syndrome du camp retranché. Avec deux ans d’avance sur le confinement national, c’est un état d’esprit proche de la distanciation sociale qui s’est rapidement organise au 1er étage du Palais. » On ne peut qu’être d’accord avec cette analyse, à condition de bien comprendre qu’elle décrit une pensée de gauche : ne pas entendre, ne pas voir, ne rien dire, et juger de haut, hors sol comme l’expression en cours le dit. Idéologie pure et retranchement dans le palais doré.
« Et c’est ainsi qu’en moins de quelques mois l’incarnation de l’État s’est abîmée sur le récif de la haine – elle-même contrecarrée sur le terrain par une logorrhée présidentielle à couper le souffle – mais, pis encore, d’une propension de l’information continue à en hystériser l’interprétation. »
Parle-t-on de Fidel Castro ? De Staline ? Du célèbre Adolphe ? La liste est longue des dictateurs de gauche ayant célébré à leur façon leur « monde meilleur » par leurs discours envahissants, avant d’en rejoindre un autre.
Si bien, remarque à juste raison M. Djian que : « On n’a jamais autant vu de barrières en acier galvanisé envahir les trottoirs, et plus encore aux abords de l’Élysée ; de gyrophares en pagaille dans les centres-villes ; une police et une gendarmerie omniprésentes occuper l’espace public. ».
Ayant eu la possibilité de traverser la Yougoslavie, la Hongrie, la Bulgarie aux temps bienheureux des poignes de fer qui les tenaient en main, ainsi que quelques pays assez à gauche en Amérique du Sud, j’ai l’impression que M. Djian m’accompagnait, tout en se trompant d’étiquette.
« Et c’est l’écran, sublime métaphore de la distanciation sociale, qui vient à la rescousse de la solitude. » Une œuvre majuscule me vient à l’esprit : 1984 et son Big Brother. Pas à vous ? Faut-il rappeler l’expérience assez forte de M. Éric Blair, plus connu comme George Orwell qui en avait soupé de l’expérience communiste, anarcho-syndicale, ouvrière unifiée, etc ?
Je passe sur bien des points très intéressants de l’article, que je recommande à tout un chacun, comme je recommande d’une façon générale la lecture de La Revue des deux mondes. Je passe parce qu’il est inutile d’accumuler les points au-delà de la saturation. Si, l’on n’a pas compris à ce stade que l’esprit profond de gauche se déroule et se fracasse toujours de la même façon, c’est à désespérer. Et M. Macron, quoi qu’il dise, quelque volte-face qu’il imagine, reste et restera ce petit faux gaucho habité par ses rêves.
Ah ! Encore un emprunt pour montrer la qualité de cet article, sa description des prises de décision : « C’est le poison du chacun-pour-soi qui s’est fourvoyé dans la conduite des affaires : il a réduit la politique a une gestion arithmétique et algorithmique du présent. Ce sont désormais les productions immédiates et permanentes de chiffres, de courbes et de statistiques qui, avec élégance et assurance, permettent au pouvoir personnel d’en finir avec le doute et l’incertitude. » Oui ! Une nouvelle forme du matérialisme historique cher à Papy Marx !
Par contre, la phrase suivante de M. Djian concernant cette avalanche de courbes me laisserait sans voix – façon de parler – s’il fallait la prendre au sérieux : « Elles rassurent, comme le démontre avec éloquence la gestion politique de la crise sanitaire. » Vous êtes sûr ? Absolument sûr, cher Monsieur ? J’entends d’ici un certain nombre de psychologues, de psychiatres, d’écoutants de cellules d’aides, boire un verre d’eau, demander une chaise, avaler leurs diplômes.
Bref, M. Macron est seul. Et qu’attendait-il ? Que le peuple à genoux vînt lui cirer les pompes ? Que sa nudité de roi déchu attire encore Saint-Barthélémiens en goguette ? Que le cœur des lamentations lui soit dédié ? Ou que l’on pastiche quelque peu notre cher Vigny :
Je fus élu, Seigneur, puissant et solitaire
Laissez-moi m’effondrer d’être ainsi découvert.

