
À l’heure d’une obligation de parler virus, manger virus, penser virus, écouter virus, et j’ajoute toutes les autres fonctions les plus intimes assaisonnées à la sauce virus, vax-non-sains, et autres macroneries, voici un vaccin de rappel un peu spécial : celui d’une guerre qu’il a fallu perdre pour faire plaisir à la gauche, accompagnée d’une « petite crise sanitaire ».
Vous voici en 1954. Diên-Biên-Phû, est tombé le 7 mais 1954. Les derniers combattants ont été envoyés dans des camps de » redressement moral et physique ». Les survivants seront libérés quelques mois après sous la pression internationale, et aussi parce que les nouveaux maîtres de l’Indochine voulaient donner une si belle image. Mais :
« Parce que le Viêt-minh se rend immédiatement compte que l’état physique des prisonniers qu’il libère a des effets désastreux sur l’opinion internationale. Alors, à la mi-juillet, tout est arrêté, parce que des journalistes sont là, puis sous le prétexte que les eaux du fleuve Rouge sont trop hautes, jusqu’en août parce que les listes ne sont pas à jour …
En fait, le Viêt-minh cherche à gagner du temps : il a entrepris d’offrir à ses prisonniers valides une suralimentation dont l’exagération fera plus de victimes qu’elle ne leur rendra bonne apparence ; ils sont bien décidés aussi à laisser mourir, en brousse, loin des observateurs, les prisonniers irrécupérables. Il faut dire que les premiers libérés, pauvres fantômes échappés de l’enfer, ont affolé ceux qui viennent au-devant d’eux. Ils pèsent trente-cinq kilos, quarante parfois; ils sont décharnés, le regard lointain, habillés de bric et de broc avec des uniformes viets qui ne sont jamais à leur taille. Ils ne peuvent plus avancer, il faut les aider, les porter. Il faut presque les empêcher de se nourrir, tout excès signifiant la mort. Les médecins militaires français ne savent même plus que faire : ils ont toutes, absolument toutes les maladies que l’on peut attraper en brousse, faute d’hygiène, par sous-alimentation. À boire l’eau des rivières, ils ont contracté des lithiases, des coliques néphrétiques, des cystites ; à manger exclusivement du riz, et de plus sans sel, ils ont attrapé le béribéri, souffert de diarrhées ou de météorisme ; la vie en brousse leur a valu le paludisme, la leptospirose, le typhus des broussailles, d’autres maux encore, qu’ils doivent au contact des excréments de buffle, fréquent donc chez ceux que leurs geôliers ont envoyés « au buffle », c’est-à-dire condamnés à cohabiter avec ces bestiaux et avec les cochons, sous les planchers de cabanes où ils vivaient habituellement … ce qui, tout au début, les a amusés, parce que propres, bien rasés, bien nourris, ils attiraient immanquablement les charges de l’animal ; parce que sales, loqueteux, le bestiau s’accommode parfaitement de leur présence … Ils ont des dysenteries, des ascaridioses qui les ont beaucoup plus inquiétés : l’ascaris, parasite de l’intestin, aime son confort et une température régulière et, lorsque les vers abandonnaient un malade, par tous les orifices possibles, celui-ci savait que la vie, aussi, allait le quitter.
Guy de La Malène retrouve la liberté le 2 septembre 1954. Il a fallu, auparavant, supporter toute la mise en scène des Viets, passer devant un tas de vêtements pour y prendre un pantalon, une chemise, un chapeau en feuilles de latanier, des chaussures bricolées avec des pneus. Il abandonne sa veste de saut, toujours tachée de sang, rigide de boue et de crasse; il récupère discrètement sa chevalière cachée dans un repli de son pantalon de treillis ; il accepte une cuillère de lait concentré et il va prendre sa place dans le cortège : il y a les faibles qui ne porteront rien; les moyens qui transporteront un ou deux jours de vivres ; les costauds chargés de brancarder les plus faibles … Ils marchent encore, aperçoivent les marins et leurs LST qui vont leur faire traverser la rivière, pour aller vers la liberté, la vie et le premier repas, celui qui tuera les plus faibles.
Un infirmier s’approche :
– Mais vous êtes de quel groupe ?
– Moi, je suis un costaud, je brancarde.
Il faut, pour que l’infirmier le croie, qu’il y ait entre lui et ses compagnons le brancard posé et un malade allongé. Il regarde longuement l’officier et ne comprend plus rien : un costaud, c’est un homme de 1,78 mètre, qui ne pèse plus que quarante-trois kilos.
L’enfer c’est fini ; mais l’enfer, quand on en revient, cela ne s’oublie jamais plus. Il n’a pas attendu une seule journée pour prévenir ses parents de sa libération. Sa première lettre, il l’écrit la nuit même de son arrivée à l’hôpital d’Hanoï : « Enfin libre, vous ne pouvez savoir ce que cette liberté peut représenter pour nous. Il est 4 heures du matin. Nous venons d’arriver à l’hôpital Lannessan à Hanoi, près de quatre cents officiers d’un seul coup ; pour la première fois depuis sept mois, je vais avoir un lit et des draps, fini la planche ou la terre. Vos prières ont été efficaces, c’est un miracle, après ce que nous avons traversé, soit à Diên Biên Phû, soit en captivité de se retrouver en vie; et nous sommes peu nombreux, le pourcentage des morts en captivité est plus fort que ceux de Buchenwald. Je crois avoir sondé le fond de la misère humaine ».
Buchenwald, c’est la première référence des médecins du corps expéditionnaire français. Parce que les hommes qu’ils recueillent ressemblent effectivement aux déportés de l’Allemagne nazie ; parce que, depuis des semaines déjà, les services français ont pris conscience de l’ampleur de la mortalité dans les camps viets, parce que des prisonniers précédemment libérés — des malades ou des hommes supposés suffisamment endoctrinés pour servir les idées d’Hô Chi Minh — ont raconté le calvaire des camps*. «
Lorsque l’armée française et la Croix-Rouge pourront enfin établir un bilan, l’horreur des camps viets prendra une autre dimension, celle d’un holocauste voulu, organisé, réussi : 39 888 prisonniers, pour seulement 9 934 libérés. Les Français prisonniers ont laissé 59,89 pour cent des leurs dans la jungle ou la brousse; les légionnaires européens 54 pour cent d’entre eux, les Maghrébins 49 pour cent; les Africains 54 pour cent, les Vietnamiens, eux, ont été pratiquement exterminés : des 14 061 prisonniers, servant dans le corps expéditionnaire, il n’en reviendra que 860 et sur les 9 404 des forces vietnamiennes 157 seulement *; avec un taux de mortalité global de 69,04 pour cent, c’est effectivement pire que Buchenwald (37 pour cent). Et encore le chiffre est-il faux ; il ne prend pas en compte ceux qui meurent à leur libération ou les semaines suivantes**.
Antoine Solmer
* Robert Bonnafous, Les Prisonniers de guerre du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient dans les camps viêt-minhs, 1845-1954, université Paul Valéry III, 1985
**Pierre Pellissier, Saint-Cyr, Génération Indochine-Algérie, Plon, 1992,

