PETIT RETOUR AUX SOURCES

Chaque fois que Claude nous parle de ses sources marocaines, je ne peux m’empêcher de revenir aux miennes, adjacentes. Mais ce sera pour une autre fois. En attendant, retour vers cet étrange royaume à la beauté sauvage.

Antoine Solmer


Petit retour aux sources…

Ne trouvez-vous pas que cela fait très longtemps que je ne vous ai pas parlé de mon cher Maroc ? Quand on sait la place qu’occupe ce pays dans mon histoire personnelle, on pourrait s’en étonner… Je vous mentirais, si je ne reconnaissais pas que je m’y réfugie en pensée, à peu près tous les jours, un petit moment… ou pour de longues échappées solitaires… Le célèbre diptyque de Raimbaud (“Je sais que je pourrais être plus heureux ailleurs… Je ne sais pas où c’est, mais je sais que c’est ailleurs”) est devenu, pour moi : “Mais moi, je sais où c’est : c’est à Rabat”…

Permettez-moi de m’échapper quelques minutes de la grisaille ambiante – aggravée, comme si besoin était, par un temps… digne de la situation de notre pays et des non-solutions évoquées par nos “meneurs’‘ : sinistre, glaciale, stérile, inutile, repoussante, glissante à en être dangereuse… Pourtant, chers Amis-lecteurs, permettez-moi de vous proposer de m’accompagner dans ce qui est pour moi (et de loin, après tant et tant de voyages et tant de tours du monde) la plus belle ville et le plus beau pays. Et ce d’autant plus que notre président, jamais à court d’une mauvaise idée, s’est débrouillé pour brouiller la France avec un de ses plus sûrs, plus fidèles, plus anciens amis… au profit (pour personne !) de l’antipathique et repoussant (et intrinsèquement mauvais pour la France) leader algérien Abdel Madjid Tebboune…

Pour ne pas que ce petit voyage évocateur tombe comme un cheveu dans la soupe, je profite d’un événement que personne ne pense à fêter : le nouvel an berbère. (La communauté berbère est très importante au Maroc et le Roi Mohammed VI a conféré à leur langue le statut de ’’seconde langue officielle” dans la Constitution de 2011). Dimanche, donc, la communauté dite “amazigh’’ (=’’les hommes libres”) dans la langue “t’Amazight”, fêtait son Nouvel An, celui de l’année 2978 dans leur calendrier (entre les 5784 ans des juifs et nos 2024 ans, mais plus du double des 1445 ans des arabes !). Le “point zéro” de ce décompte remonte à l’accession au trône de Pharaon du roi Amazigh Sheshonq 1er – dont Wikipédia m’a permis de découvrir qu’il est mort en 922 av. J.-C., qu’il était fils de Nimlot et de Tentsepeth et petit fils de Mehtenvreskhet (à vos souhaits !), qu’il eut pour enfants Osorkon Ier, Sheshonq II et Nimlot Ier, comme petits enfants Takelot Ier, Sheshonq III, Iouwelot et Nesbanebdjed III … et qu’il régna de 945 à 924 av. J.-C. Mais bon ! Si vous insistez vraiment, j’arrête d’étaler un non-savoir que je n’avais pas il y a 10 minutes…

De manière moins académique, cette population Amazigh (également dite “Chleuh” ou ch’l Ha, et berbère au Maroc, kabyle en Algérie ou djerbienne en Tunisie) correspond aux premier habitants de tout le nord de l’Afrique jusqu’à l’invasion des armées d’occupation arabes (“les cavaliers d’Allah”) qui ne sont donc (et ils n’aiment pas qu’on le leur rappelle) que “des colonisateurs sans espoir de retour”… Permettez-moi une anecdote, un souvenir personnel : mon épouse et moi traversions à cheval une oasis perdue du Désert blanc, dans la région de Siwa (entre Tobrouk et el-Alamein), lorsque nous avons croisé un groupe de paysans qui devisaient entre eux. Ma surprise quand j’ai réalisé que je comprenais ce qu’ils disaient n’a eu d’égale que la leur lorsqu’un “n’srani” (= un nazaréen, donc un chrétien) leur a parlé dans cette même langue. Les “chleuhs” occupaient bien tout le nord de l’Afrique, jusqu’en Égypte où ils ont donc régné !

Mais ces guerriers farouches (on parlait, au temps de l’Empire français, des “irréductibles chleuhs”) n’ont jamais été soumis, et ils ont résisté aux carthaginois, aux romains, aux ottomans et aux européens (français et espagnols). Et s’ils ont cédé devant Allah, ce n’est que pour ce qui concerne la pratique de la foi (encore qu’il existe un fort reste chrétien dont mon regretté ami Mgr Pierre Boz était Exarque) : ils se sont repliés dans des zones montagneuses où ils ont conservé et protégé leur héritage culturel, leur langue, leur alphabet et leur mode de vie… avant de devenir, sous le nom prestigieux de “goums”, les soldats invincibles qui ont eu raison de la Wehrmacht à Monte Cassino et au Garigliano, sous les ordres du futur Maréchal Juin, dans des corps à corps d’anthologie….

Une autre anecdote, moins personnelle mais plus amusante : depuis 1912, lors de la pacification du Maroc par les généraux Gouraud et Lyautey (et d’autres héros) le contingent français avait pu mesurer la vaillance de combattants chleuhs, dans la fameuse “guerre du Rif”. Lorsqu’ils ont été ramenés en France après 1914 – et pour cause !– nos “piou-pious” ont gardé l’habitude de désigner leurs ennemis du jour par “les chleuhs”… Et voilà comment l’Armée allemande s’est retrouvée réputée être peuplée d’habitants d’une tribu du Moyen-Atlas !

Outre le maintien de leurs traditions vestimentaires, artistiques ou coutumières ( la “Guédra”, la célèbre “Fantasia” ou le “T’bourida” – mot dérivé de “baroud” (qui veut dire la poudre ou la guerre) – il leur reste de ce passé glorieux la pratique, dans les villages les plus reculés, de la Taskiwine, une danse martiale typique des montagnes du Haut-Atlas, qui tire son nom de la corne de bélier richement décorée que porte chaque danseur, le Tiskt, et fait vibrer les épaules au rythme des tambourins et des flûtes en bois d’olivier, ces “raïtas” au son si aigre. Cette pratique, qui encourage la cohésion sociale et l’harmonie, a joué un rôle certain dans l’histoire parfois difficile de ce peuple. Nul doute qu’on l’a dansée, et beaucoup, dimanche dernier…

Il me reste à demander pardon à ceux d’entre vous qui ne partagent pas mes choix (que je reconnais parfois contestables) pour tout ce qui touche au Maroc. Mais ceux qui me connaissent connaissent aussi l’analyse que je fais des relations franco-marocaines : “L’Histoire retiendra que la France a exercé au Maroc une mission iso-coloniale. Mais la vérité est que tout Français qui a mis les pieds dans ce pays s’est retrouvé lui-même comme ’’colonisé” par son charme, sa beauté, sa richesse, et la gentillesse de ses habitants’’... qui deviennent souvent infréquentables, hélas, dès qu’ils s’expatrient. Mon ami d’enfance le Roi Hassan II aimait faire sur ce sujet des remarques éblouissantes… que nos dirigeants auraient mille fois mieux fait d’écouter religieusement, au lieu de nous enfermer dans leurs certitudes mensongères et doctrinaires qui ne mèneront jamais nulle part !

Nous reviendrons, dès demain, à des sujets plus habituels, c’est promis. En attendant, Bonne Année 2978 à nos amis berbères… même si cette notion n’a pas le moindre sens, en terre d’islam…

H-Cl.