Souvenirs de voyages chez les fous…

 Je vous avais promis, la semaine dernière, de vous raconter quelques souvenirs de mes voyages dans le plus incroyablement pire des paradis communistes qui ont endeuillé le XXe siècle. Retour sur images : dans le Groupe Lafarge –alors “leader mondial des matériaux de construction”, avant de disparaître corps et biens (pour les entreprises comme pour les États, un seul mauvais choix stratégique et un seul dirigeant pas à la hauteur peuvent mener au “Grand Remplacement”) –, j’étais directeur général en charge de plusieurs branches industrielles dont les produits réfractaires (= ceux qui résistent aux plus hautes températures), et nous avions un important courant d’affaires avec la Roumanie et ses “Combinats”.

Comme toute aciérie digne de ce nom, le “combinatul Galați”(prononcé Galatsi à cause de la cédille sous le “t” , et le “ul” final est simplement notre article “le”, mais enclytique) est un univers à part, fait de gigantisme, de fumées et d’odeurs fortes : un haut fourneau en activité est un des spectacles les plus impressionnants que le monde industriel peut offrir, une forme de communion :  avec un volcan en activité (car si l’échelle est différente, la distance avec le feu l’est aussi, cela compensant ceci). Mais en plus, dans le monde communiste, c’était une ville en soi, avec ses écoles, ses magasins, ses “centres de vie” : tout devait tendre à enchaîner le travailleur à son travail, pour limiter sa liberté et ses possibilités de penser, la “Propaganda” étant permanente et des batteries de haut-parleurs crachotant en boucle des phrases toutes faites à la gloire du régime et du chef, nuit et jour…

La ville de Galați proprement dite avait alors (dans les années ‘80) dans les 350 000 habitants (beaucoup moins, de nos jours) et était un port important sur le Danube, et son seul intérêt était sa proximité avec le Delta du Danube, magnifique zone sauvage et réserve naturelle unique… où nous pouvions trouver, le week-end, une alternative agréable à l’atmosphère pesante du soi-disant paradis pour homo sovieticus : un enfer de chaque jour. Car une fois sur place, on réalisait qu’il fallait avoir le culot immonde de Thorez, Duclos ou Marchais pour oser prétendre qu’il y ait quoi que ce soit qui puisse valoir qu’on le mentionne, dans ce système pourri !

Mais avant de pouvoir commercer avec la Roumanie des époux Ceaușescu, il fallait passer par les dédales de leur système dit administratif mais en fait paralysant. Un seul exemple décrit ce que “pire” peut signifier : ils commandaient d’énormes quantités de produits réfractaires (briques, formes, ciments…) mais n’ayant pas un sou pour les payer, ils réglaient “en nature”, troquant leurs produits contre les vôtres. Et à Galați, quelque obscur encarté avait décidé que les paiement se feraient en… chaussures ! Vous avez bien lu ! Des millions de dollars convertis en chaussures… ce qui forçait le vendeur à trouver un intermédiaire intéressé par des tonnes de godasses que lui savait où et à qui vendre. Je passe sous silence les négociations torrides avec ces intermédiaires qui vous savaient un peu coincés… car les tonnages en cause “valaient le déplacement”. On finissait par s’entendre…

Mais imaginez ma tête lorsque j’ai découvert qu’un génie de la planification d’État avait imaginé que la productivité des usines de chaussures serait supérieure en fabriquant… des pieds droits pendant un mois, puis des pieds gauches pendant un mois… charge à qui veut de ré-appareiller les pieds dans leur répartition la plus habituelle, soit : un pied droit et un pied gauche… si possible de la même taille ! C’est une convergence de conneries que je n’ai jamais retrouvée nulle part ailleurs, même dans la Chine de Mao – où nous vendions aussi des produits similaires…

Escorté par mon agent sur place et par notre intermédiaire (un Juif roumain qui s’était “tiré” juste à temps et était devenu français, mais devant qui les portes s’ouvraient : il avait acheté tant d’irréprochables membres du Parti qu’on l’attendait avec joie !), et cornaqué en plus par un agent de la Securitate attaché à mes basques, appelé “Protocol” (avec un “L” palatal très prononcé), flic officiellement interprète mais en fait chargé d’empêcher tout contact avec les Roumains, je pouvais alors admirer à quel point un fonctionnaire peut inventer de moyens de rendre la vie impossible à tous ses concitoyens… Les pharmacies, par exemple, me fascinaient : il y avait nuit et jour des queues interminables et sans cesse renouvelées. Questionné, Protocol ne comprenait même pas le sens de la question. “Mais parce que” répondait-il (il pensait : “ça a toujours été comme ça !”)

J’ai fini par comprendre un peu l’intelligence du système : pour ne pas que les gens puissent revendre au marché noir les médicaments prescrits, le pharmacien les distribuait à l’unité (NDLR : comme on s’apprête à le faire en France ! Ça vient, peu à peu. On va y arriver !), et fournissait un verre d’eau pour l’ingérer en sa présence. Problème : si le toubib avait écrit sur l’ordonnance “un cachet toutes les deux heures”, la longueur totale de la queue étant à peu près de ce temps-là, le patient qui venait d’avaler son verre d’eau et sa pilule devait vite partir reprendre une place dans la queue – et le froid – pour prendre le bonbon suivant en temps et en heure…

Les devantures des magasins étaient vides de tout produit, sauf quelques pots de fleurs-sans-fleurs : il n’y avait normalement rien à vendre… sauf arrivage ! Et là… les livraisons étaient telles qu’une bonne partie était destinée à pourrir, car chacun ne pouvait acheter qu’une quantité déterminée par la taille de sa famille. Le matin, on croisait des foules portant un filet dans lequel s’étiolaient trois oranges et six pommes de terre  – ça, c’était le mardi, par exemple. Le lendemain, un quignon de pain et un peu de semelle dite “viande”, et il fallait attendre le jeudi pour avoir trois poireaux et trois pommes (par famille de 3 personnes, s’entend) ! C’est là, je pense que j’ai vu la folie sortir des asiles pour la première fois ! J’ai été gâté, depuis, par exemple, avec les masques… mais, plus généralement : « tout l’épisode covid’’.

Autre surprise : les restaurants. On entrait, on s’asseyait, et… rien ne se passait : les employés discutaient à une autre table, mais étant des fonctionnaires, ils se foutaient pas mal que vous attendiez ou pas. Au bout d’un temps variable mais long, une serveuse venait vers vous d’un pas traînant et déposait devant vous une assiette où languissaient trois bouts de barbaque infâme et des trucs tièdes qui avaient été des légumes – mais il y a longtemps : le Plan avait attribué telle viande et tel légume pour les hôtels et restaurants, ce jour-là, et c’était “ça ou rien”. Et râler ne servait à rien, les nonchalants ne voyant même pas de quoi vous vouliez parler : le mot pour traduire l’ancien concept dit “menu” avait disparu des mémoires !

Un jour d’hiver, il faisait vraiment très froid dans ma chambre du seul hôtel, réservé aux “VIP-ul” fournisseurs du “Combinat-ul” : la classe, quoi ! –, et j’ai réussi à faire se déplacer une traîneuse de pantoufles qui n’a trouvé, pour me donner chaud, qu’un vieil édredon dont tout le centre avait été brûlé – sans doute par quelque fumeur négligent. Le gars était-il mort, cramé, dans l’incendie ? Je ne le saurai jamais, mais j’ai en revanche appris cette nuit là que la partie qui chauffe le moins, dans un édredon, c’est le tour… et qu’un édredon dont il ne reste que le tour… n’a pas le moindre intérêt, calorifique ou autre… Mais zéro chauffage, la nuit, par –8° !

Quand on pense à ce qu’a été – et donc aurait pu et du continuer à être, ce pays qui, au temps de la “roumanophonie”, des voïvodes ou bien des principautés danubiennes de l’Empire Austro-Hongrois, brillait des mille feux d’une population raffinée, cultivée, polyglotte, éminemment civilisée et recherchée dans tous les salons d’Europe, et dont la capitale, Bucarest, était surnommée “le Paris oriental”… on frémit d’horreur devant les ravages qu’un homme (ou un couple) politique peut causer… En ce qui me concerne, les cocos ont réussi deux choses (au moins !) : la première :  je n’ai jamais oublié à quel point leur idéologie pouvait être mauvaise pour l’humanité… La seconde : ils m’ont à tout jamais armé contre toute envie d’écouter quoi que ce soit qui parle d’eux autrement que comme ils le méritent : mal

J’espère vous avoir amusés, car pas un mot n’est inventé. D’ailleurs, de telles stupidités ne s’inventent pas ! En tout cas serais-je bien en peine de le faire !

H-Cl.

PS : Et puisqu’on est en Ceaucesquie, restons-y un peu, avec une bonne nouvelle : pile comme annoncé dans bien des “billets” précédents, l’antipathique Attal, porte-bobards du gouvernement, a pondu une énorme surprise, ce matin : “On peut espérer une levée de mesures – y compris le ‘’passe victimal’’, vers « fin mars ou début Avril”. Mais Mon Dieu… quelle surprise ! Personne ne s’y attendait !