
Peu après la mort d’Axel Kahn, j’ai été attiré vers quelques articles sur le dernier long entretien que celui-ci avait eu avec son frère Jean-François, peu avant son décès. Le biologiste y exprimait sa peur devant la montée de l’irrationnel. En particulier devant une certaine opposition à une vaccination contre le Covid.
UN ENTRETIEN DONT LA FIN NOURRIT MON ENTRÉE EN MATIÈRE
Trouvant la sélection « trop sélective pour être honnête », je suis allé écouter l’entretien d’Élisabeth Martichoux sur LCI avec l’ancien directeur de Marianne.[1]
Certes, on y trouve en finale cette fameuse crainte de la montée de l’irrationnel, mais aussi une référence à une résurgence du Moyen Âge. On a évité les chats noirs ébouillantés, la transmutation du plomb en or, la quête de la mandragore, de la panacée, etc. Dieu que ce Moyen-Âge est utile quand on veut se porter sur les hauteurs d’où le monde paraît si petit, si minuscule, qu’on se croit obligé de lui donner – sinon lui infliger – ses leçons. Bien sûr, les meilleures.
Mais qui pourrait imaginer que cette phrase réductrice citée en premier servît de tremplin vers la vaccination obligatoire ? Quelle hérésie ! Dans notre beau pays où le mot Liberté claque au vent de l’Histoire ! Il faut dire qu’un autre mot, assez contradictoire y claque aussi. Celui d’Égalité. Pourrait-on le traduire par « tous au même vaccin » ? Et pire, en associant les deux : « liberté d’avoir tous accès au vaccin obligatoire ! » Quelle belle déconstruction-reconstruction de la trop vieille devise ! Cela devrait plaire à Macron.
On éliminera Fraternité, car trop clivante. Et Sororité, Féminité, LGBTTQQIAAPité, cela finirait par encombrer le drapeau. Adoptons Libertégalité, en un mot, plus propice aux envolées dithyrambiques. C’est plus rond, plus en bouche, cela sonne comme une trompette et monte vers un point d’orgue que la vieille devise, trop saccadée, ne permettait point.
Si vous regardez l’émission, n’oubliez pas de lire les commentaires associés qui défilent en bas de l’écran. Bourrage de crâne assuré, affirmé, répété.
Au fond, tout ce qu’Axel Kahn a sous-entendu (mais assez fort pour être entendu) devait être déformé, amplifié et répété – formule magique des vrais comploteurs – pour irriguer nos pauvres petites cellules grises frappées d’infirmité.
ÉLEVONS-NOUS AVEC AXEL KAHN
Pourtant, il serait injuste de s’en tenir à cette entrée en matière quelque peu corrosive. Enfin, à peine corrosive. Avec un soupçon de mauvaise foi, ou pire, en toute bonne foi et bonne acuité j’aurais pu ajouter quelques gouttes d’acide. C’eût été inutile.
Axel Kahn méritait mieux. C’est pourquoi je vais en dire du bien, avant d’y glisser deux ou trois pincées d’épices fortes.
Cet homme se prépara à une mort de stoïcien. Sénèque fut convoqué, et bien sûr Néron comparé au cancer terminal. L’image est forte, et donc fortement fausse, mais, adoptons-la. JFK (Jean-François Kahn) reste un grand reporter pétri d’images. Image pour image, je préfère y ajouter du son : celui du Requiem de Fauré que son frère demanda pour sa messe mortuaire. J’espère qu’on y aura joué le In Paradisum qui, pour moi, est « peu égalable ». Et dire que Fauré, selon certaines de mes lectures, serait resté athée ! Pourquoi pas ? Que je sache, l’échelle de Jacob était parcourue d’anges montant et descendant. Pourquoi n’y trouverait-on pas aussi de grands compositeurs ?
Comme comparaison ne valant pas tout à fait raison, mais obligeant à raisonner, comment ne pas s’interroger – au sens le plus personnel du terme : questionner l’autre pour s’y retrouver – sur le chemin spirituel d’AK ?
Juif d’origine (il en souffrit quelques insultes imbéciles), élevé dans la religion catholique, enfant de chœur assez dévot, puis détaché de l’église, jusqu’à devenir (dixit JFK) ce scientifique qui « savait que Dieu n’existait pas », mais « totalement catholique » et même « obsédé par la religiosité ».
D’ailleurs, qui en douterait n’aurait qu’à lire Chemins, le livre d’AK dont j’ai parlé récemment. Une simple citation dira beaucoup :
« On me signale parfois, chemin faisant, un sanctuaire modeste mais remarquable dont j’ignorais tout. Je n’hésite alors pas et ajoute dix ou vingt kilomètres à mon programme pour l’aller découvrir. Et le plus souvent me louer qu’on m’en ait averti et que j’en aie tenu compte. Comment pourrait-on vibrer sans référence à l’Esprit dans l’ombre sereine d’une église romane d’Auvergne ou du Poitou ? »[2]
Pourtant, plus loin, une sorte de restriction :
« L’esprit, oui, je le sens, il m’investit. Il est en communion avec le vent et la pluie, le soleil au zénith et l’étoile du Berger, la forêt étouffante et l’immensité claire embrassée du sommet de la montagne, l’orage qui gronde et l’arc-en-ciel de l’espoir, les lames frangées d’écume qui se brisent sur les rochers et le torrent qui chante dans l’alpage ; […] Il alimente et enrichit mes pensées de chemineau. L’hypothèse que son origine me serait extérieure, extérieure à nous, à la femme aimée, je ne la fais cependant pas. Mon esprit, l’esprit de chacun se sent à l’étroit, enfermé dans nos têtes tel un gaz sous pression dans sa bouteille. Marcher, c’est lui ouvrir les vannes. Alors il se répand, s’insinue partout, il infiltre le monde et en prend possession, en résonnance avec lui. Il lui confère la beauté qu’il ressent et fait frémir les corps Cheminant, je baigne dans une nature inspirée ; j’en suis, moi et les autres, l’inspirateur, elle nous inspire. »[3]
Porté par cette confession de retour et investissement de la nature, on pourrait le comparer à quelques romantiques de notre cher XIXe siècle. Mais la richesse d’AK, c’est de nous accompagner plus haut.
Je crois qu’il faut dévoiler le sens profond des souffrances qu’il s’impose sur les pentes, les névés, les monts arides, malgré les ampoules – que rigolent bêtement ceux qui n’ont jamais parcouru ces sentes enivrantes ! – et pire encore. Il marche avec une fracture, il marche malgré l’âge. « Comme une vieille guimbarde rouillée, le corps ne sait plus se taire, il grince, il claque, il alerte, il proteste, il brinquebale, il se bloque, il impose son omniprésence exubérante. »
Il y aura pire : son entêtement à poursuivre le chemin de la HRP (la haute route pyrénéenne que je recommande plus que grandement). Il fatigue, s’essouffle, ne tient pas la distance, veut cependant continuer… continue. Par quel miracle ? Le saignement d’un ulcère duodénal l’avait privé d’environ deux litres de son sang.[4]
Une sorte de passion ? Un cilice moral ? La quête d’un Golgotha à sa mesure ? Qui le saura ?
(À SUIVRE)
[1] https://www.lci.fr/societe/il-n-est-pas-mort-il-a-vecu-l-hommage-de-jean-francois-kahn-a-son-petit-frere-axel-2191204.html
[2] Chemins, p. 226
[3] Id. p. 227
[4] Chemins, p. 139

