D’ÉPICTÈTE À JAMES BOND…

L'AMIRAL JAMES STOCKDALE ET SON ÉPOUSE SYBIL
L’AMIRAL JAMES STOCKDALE ET SON ÉPOUSE SYBIL

Nous connaissons maintenant le stoïcisme d’Axel Kahn. Mais connaissez-vous celui de James Bond ? Je crois que ces deux personnages ne jouaient ni dans la même cour, ni avec les mêmes valeurs, ni pour les mêmes maîtres. Jugez-en !

Oh ! J’oubliais, Bond est ici le middlename du vice-amiral de la marine américaine James Bond Stockdale, (1923-2005).

IN THE NAVY

Je passerai rapidement sur ses jeunes années pour dire qu’il fut très vite attiré par la carrière militaire, spécifiquement l’aviation dans la Navy, et qu’il apprit vraiment « sur le tas ». Par exemple, en 1950 à l’École des pilotes d’essai de Patuxent River (Maryland) :

« Il n’y avait pas de livre, on s’asseyait on réussissait ou manquait son propre défi à nos risques et périls. Les pilotes d’essais devaient improviser et connaître leurs limites. »

En 7 mois il pilota 41 sortes d’avions, et sortit troisième sur 17 retenus. La suite est de la même veine, jusqu’aux tests de survie de haut niveau en milieu hostile.

Bon, direz-vous, un athlète doué pour l’aviation. Et puis ? Et puis… en 1960, il profite d’un congé accordé par la Navy pour s’inscrire à la célèbre Standford University de Californie. Il y deviendra un spécialiste d’Épictète, qu’un juriste et philosophe, lui aussi militaire lui fait découvrir. Notre James (presque) Bond, dévore le département des classiques, et « met dans sa poche » (à tous les sens) le Manuel d’Épictète qui ne le quittera plus. Il écrira aussi un traité sur Les Relations internationales et le Marxisme. Ainsi préparé intellectuellement, il ne peut deviner à quel point il devra le vivre dans sa chair.

En 1965 il commande un groupe de six escadrilles comportant 5 types d’avions sur le porte-avions USS Oriskany. Mais rester à bord n’est pas son style. Il pilote et va au feu, lui, le plus âgé dans le grade le plus haut de sa spécialité.

LE MONDE D’ÉPICTÈTE ET D’ŒIL DE COCHON

Et là, sa vie bascule, en même temps que son avion est touché, descendu. Il s’éjecte, en pensant : « J’entre dans le monde d’Épictète ». Et il va vite le savoir. Le voilà au sol, hué, insulté, dénudé, battu, jusqu’à ce qu’un de ses genoux, brisé, en soit enraidi à jamais. Et ce n’est qu’un début.

Il est transféré à Hanoï, à la prison de Hoa Lo, le prisonnier le plus élevé en grade, donc le plus « intéressant » à briser pour les communistes qui le font passer quinze fois à la torture « des cordes ». Il est livré à un « spécialiste » dont on devine les traits au surnom d’ « Œil de Cochon » que Stockdale lui donne.

Les « cordes », c’est simple. Peu de matériel, et beaucoup d’imagination sadique. Il est assis ; des cordes suspendues en hauteur lui lient les poignets, ainsi que les jambes. Et là, Œil de Cochon peut commencer son travail : les cordes étant tirées vers l’arrière, il grimpe sur sa victime, lui écrase la tête, la rabaisse au maximum entre les jambes. C’est une « pendaison inversée » qui dure jusqu’à que la douleur, les suffocations, les vomissements, le mènent au bord de l’évanouissement. Et on recommence.

Il subira 15 fois ce petit travail de rééducation communiste auquel il faut rajouter, les mois de cachot minuscule, d’autres interrogatoires musclés, tentatives d’endoctrinement et de lavage de cerveau. Le but est de l’amener à lâcher, à le « retourner », à faire de lui un accusateur de son pays. Il ne cédera jamais.

On ira jusqu’à le rendre présentable pour le forcer à une de ces parades sadiques où le prisonnier doit se repentir en public, et témoigner des bons soins de ses gardiens. Alors il se taillade le crâne, jusqu’à s’inonder de sang. Effroi des gardiens qui veulent cacher ses blessures et l’emmener cependant à la « conférence de presse ». Alors il s’empare d’un tabouret et se martèle la face à en devenir imprésentable.

Il a gagné. Grâce à Épictète dont il se récite les écrits, comme celui-ci : « La claudication est une gêne pour la jambe, mais pas pour le choix de vie. » Cette maxime atteint ici un degré intense de vrai stoïcisme, et même d’identification au vieux maître, quand on sait que celui-ci se laissa briser la jambe par l’empereur Domitien. Et plus encore quand Œil de Cochon, lui brise une deuxième fois la jambe.

LE MONDE DE MARX, LÉNINE ET DU CHAT

Outre Œil de Cochon, un autre drôle d’animal s’occupa de Strockdale : Le Chat, version « gentil flic » du « méchant flic » qu’était son tortionnaire. Il est intéressant de constater la proximité sémantique du tortionnaire et de l’extorsionnaire ou extorqueur (respectivement torturer et extorsionist en anglais), en rappelant que l’extorsionnaire peut se contenter de pratiques subtiles pour arracher un consentement à un individu sous influence. Tel était le rôle du Chat.

L’entrée en scène de ce nouveau personnage est assez classique. Elle semblait nécessaire aux bourreaux de cette prison communiste car Stockdale, en dépit des tortures et autres séances de « rééducation », poursuivait son parcours de stoïcien obstiné, jusqu’à refuser des privilèges destinés à le désolidariser de ses codétenus.

Ce jour-là, sa réponse fut encore celle d’Épictète : « Quiconque veut être libre, qu’il ne souhaite rien qui dépende des autres, car il en deviendrait obligatoirement esclave. »

Les séances se poursuivirent. Mais Le Chat avait fort à faire avec cet adversaire qui connaissait si bien la « petite musique » de Marx et consorts. Il en vint même à désarçonner son extorsionnaire en le mettant face à ses contradictions : « Ce n’est pas ce que disait Lénine/ Vous êtes un déviationniste ! »

LES AUTRES PRISONNIERS DE GUERRE

Mais Stockdale n’est pas seul, et n’abandonne ni sa discipline de stoïcisme, ni son entraînement physique forcené (400 pompes par jour dans la solitude de son minuscule cachot, malgré les douleurs et l’absence de traitement), ni ses camarades prisonniers.

Par le truchement d’une sorte de code de fortune inventé pour la circonstance, il crée des groupes de solidarité chez les prisonniers, leur distribue ses conseils d’officier supérieur, et même, a prévu un programme de soutien pour éviter à ceux qui se seraient « laisser aller » de se dégrader dans la culpabilité honteuse. Il va même jusqu’à organiser des grèves.

Évidemment, il paye au prix fort.

Un jour, se pose la question de « prendre congé ». Il revient à l’une des grandes pensées d’Épictète : « Le foyer fume dans l’appartement ; s’il n’y a pas trop de fumée, je resterai ; s’il y en a trop, je m’en vais. Car il faut se souvenir et bien retenir que la porte est ouverte. »

On le ranime à temps. Les autorités sont dépassées, les médecins le soignent. Il ne sera plus jamais torturé.

RETOUR AU BERCAIL

Au total, 2714 jours, huit ans de bagne communiste. Huit ans de mise à l’épreuve d’une des plus grandes disciplines philosophiques du monde, fondée par un esclave qui se fit maître de soi-même.

Libéré en 1973, reconnu par la Patrie retrouvée, il poursuit sa quête philosophique, toujours dans le giron de la Standford University, mais il donne aussi des conférences et des cours sur les Fondements de l’obligation morale.

Il côtoie aussi les écrits des « grands qui furent prisonniers » : Soljenitsyne, Köestler, Dostoievski, Cervantes et saint Paul, sans oublier Platon et Aristote.

Il sait aussi prendre en main ses jeunes élèves en quelques formules « simples », comme celle-ci :

 Je crois que la nature humaine, ses caractéristiques, les meilleures et les pires, sont mises à nu, dévoilées devant tous, très vite et très clairement, dans ce laboratoire si hermétiquement scellé qu’est une prison d’extorsion mentale. »

Il explique aussi que cette manipulation mentale dépasse les murs des prisons spécialisées :

« Bien que parfois accompli selon un mode facilement reconnaissable, explicitement illégal, le processus est généralement plus subtil, plus insidieux, et dans les limites de la loi. »

Il précise hardiment :

« Les gens qui occupent des positions hiérarchiques –académiques, commerciales, gouvernementales, militaires ou autres – se trouvent souvent confrontés avec des personnes qui essayent de les manipuler, d’imposer une pression morale par des méthodes difficiles à reconnaître par les victimes. »

Et pour ceux qui ne comprendraient pas, il aime à citer l’exemple de sa femme Sybil. Elle avait organisé la Ligue des familles de prisonniers américains en Asie du Sud-Est, dans les années 1967 et 68, et luttait pour eux, en dépit des pressions subtiles et de l’opposition du gouvernement américain.

Lui-même, après une année comme président de l’Académie militaire de Caroline du sud préféra démissionner plutôt que se laisser manipuler.

Il navigua ainsi entre Épictète et Soljenitsyne, si près d’eux qu’il en fit ses maîtres à penser et à agir.

LES LEÇONS PRATIQUES DE STOCKDALE

Certes, Épictète est bien intéressant, mais en pratique, comment faire face ?

Voici la réponse de Stockdale :

« Lorsque j’étais mené sous la menace d’une arme à mon interrogatoire quotidien, je me murmurais ce refrain : “Contrôle la peur, contrôle la culpabilité, contrôle la peur, contrôle la culpabilité.” J’avais imaginé des techniques pour détourner mon regard et masquer cette peur et cette culpabilité, qui sans doute se lisaient dans mes yeux quand je perdais le contrôle sous les questions. Vous pouviez être malmené si vous échouiez à regarder votre interrogateur en face ; alors je me concentrais sur le lobe de son oreille gauche… »

LE STOCKDALE

En mémoire de ce prisonnier d’exception, vainqueur de ses bourreaux et modèle de résistance, le destroyer USS Stockdale vogue depuis 2009 dans le domaine de la 7flotte américaine qui comprend, entre autres, des pays où le vice-amiral éponyme avait eu à souffrir quelques « désagréments ».

Le destroyer a été baptisé en 2008 par la veuve de ce héros, Sybil Stockdale, décédée en 2015. Elle aura aimé et protégé son mari jusqu’au bout. Une autre « dame de fer », une autre forme de stoïcisme.

Bibliographie :

Martin Duru, Voyage d’un stoïcien au bout de l’enfer, Philosophie magazine, N° 150, juin 2021

Jay Matthews, Ex-POW teaches that a mind can allways stay free, The Washington Post, January 10, 1983

Bunny MacKenzie, Stockdale House dedicated city landmark. Coronado Eagle and Journal, Volume 77, Number 33, 25 August 1988