
Le général Bentégeat qui fut chef d’État-major particulier de présidents de la République d’avril 1999 à octobre 2002 (Mitterrand et Chirac) vient de lancer son missile atomique particulier : « Ils sont complètement manipulés » affirme-t-il pour Le Point, et il appelle à revenir aux « principes fondamentaux du métier ». Oublions le pléonasme, car si les principes qui sont les origines ou causes premières selon Littré n’étaient pas fondamentaux, donc assimilables à des fondations, que pourraient-ils bien être d’autre ?
Je n’irai pas plus loin dans les sens plus restreints du mot principe (toujours Littré) qui n’en reste pas moins ce qui opère, qui produit.
Enfin, l’une et l’autre acception nous ramènent à leur étymologie commune, par le mot primocaps (de primum capere : prendre le plus en avant, donc être le chef), lequel s’est transformé en princeps (le prince) avec des principes que nous savons maintenant être « fondamentaux », premiers en tout.[1]
Mais cela n’était que des généralités à l’usage du général, un prélude à son diagnostic foudroyant (comme ex-Chef d’état-major des jupitériens de passage, le qualificatif s’impose).
Foudroyant, peut-être, tonitruant, je ne sais (n’ayant écouté son imprécation), mais aveuglant, certainement, au point de s’être auto-aveuglé, n’en doutons pas.
Car la première question qu’un digne stratège devrait poser est : « Qui manipule qui ? ». Et sans se réfugier derrière des figures de style, des scrongneugneu et autres échappatoires, la question première du monde qui hante le monde depuis son commencement reste : « Qui fait quoi ? »
J’ai comme l’impression que le brave général évolue dans ses étoiles en oubliant quelques petites considérations.
D’abord, que tout citoyen lucide, porté à comprendre et jauger le réel de sa spécialité, ne peut qu’en constater un certain délitement. Par exemple, les auteurs de ce blog, s’effarent de l’abaissement effrayant de l’orthographe, de la grammaire, du vocabulaire et de la diction de leurs contemporains. Ne parlons même pas de la compréhension des textes, de leur logique interne, de leur sens profond. Oublions d’évoquer la question du style. Si quelqu’un souhaite apporter la contradiction, j’en serai ravi… à tous les sens.
De mon ancien métier, je vous laisse le deviner, j’observe un délitement certain, technique, intellectuel, moral, et pour tout dire humoral, sous les pressions « délitantes » d’administratifs irresponsables. Là encore, il n’est que de lire les articles professionnels, de relever le nombre de suicides qui ont essayé de faire grand bruit (mais si vite oubliés), pour arriver au terme de délitement.
D’un métier à un autre, dans l’ambiance actuelle, je ne ferai pas l’injure de ne pas croire les centaines de militaires de tout grade qui ont rajeuni ce terme « délitement », lequel fleure bon la France d’autrefois, d’abord dans sa délicatesse, celle des magnassiés, chargés de la surveillance du ver à soie dans les magnaneries, qui les délitaient, les ôtaient délicatement de dessus la litière qui est leur lit.
Passant de la délicatesse animale à la rudesse du minéral, je n’oublierai pas, les ouvriers de carrières (pas forcément carriéristes) qui délitaient, détachaient la pierre par dalles ou bloc, les maçons francs qui refusaient de déliter les pierres (de les poser sur le côté opposé à celui qu’elles avaient dans la carrière) mais qui délitaient la chaux vive, en l’arrosant d’eau, ni trop, ni trop peu.
Et venons-en à la seule nature, aux pierres elles-mêmes qui se délitent, lorsque sous l’effet de la gelée, elles se lèvent par écailles, par couches, par lits.
Bref… ça se fragilise, ça suit des lignes de faiblesse, et ça casse. Le délitement, c’est ça.
Et notre brave général ne voit pas celui de la Nation. Il ne voit que des manipulés, on ne sait par qui. Ce qui oblige à reprendre le questionnement de base : et s’il n’était en fait qu’un manipulateur, lui-même manipulé ? Par qui ? Certainement pas par la gardienne de mon immeuble. Mais par des gens d’un certain château parisien, voilà qui n’est pas impossible.
Car, tout de même, si un ex-chef d’état-major des armées a connaissance d’une manipulation de cette envergure, d’un complot contre la Nation, il est grand temps qu’il le dise, qu’il en témoigne, qu’il apporte des preuves, qu’il le crie, qu’il le hurle, qu’il le gueule… ou qu’il la ferme !
Dans le cas contraire, s’il n’y a pas de manipulation, et s’il maintient son terme, c’est qu’il prend tous ces soldats qui ont fait preuve de bravoure pour des mercenaires, bons à toutes les besognes, taillables, corvéables, manipulables et tuables à merci. Là encore, il faut savoir retourner le questionnement.
Il y a bien d’autres points de vue sur ces lettres ouvertes, tribunes, et sur la secousse – bien gentille – qu’elles ont provoquée, déclenchant l’injure, la calomnie, les menaces, et certainement des sanctions (au sens punitif), sans aucune preuve du contraire, seulement des pétitions de principes, des mots creux ou des expressions toutes faites (par exemple : devoir de réserve) dont il va falloir approfondir le sens.
Mais, à chaque jour suffit sa peine… Nous y reviendrons.
[1] René Garrus, Curiosités étymologiques du français. Éditions Belin 1996.

