872 JOURS : LE SIÈGE DE LENINGRAD

UNE DES ENFANTS DU SIÈGE
UNE DES ENFANTS DU SIÈGE

Le siège de Leningrad s’arrête officiellement le 27 janvier 1944 après 872 jours d’intense carnage (près de 1 800 000 victimes dont un million de civils. Hier soir la Maison russe des sciences et de la culture de Paris commémorait cet évènement pour le 80e anniversaire de la fin de cette souffrance. Ce fut une soirée historique J’y étais.

Soirée historique à double titre. Premièrement, comme commémoration, et deuxièmement, comme remise de témoignages officiels à deux « enfants du siège »… maintenant deux vieilles dames ayant évidemment plus de 80 ans, d’une dignité remarquable, et plus, d’une beauté intemporelle.

UNE ENFANT DU SIEGE DE LENINGRAD
UNE ENFANT DU SIEGE DE LENINGRAD

L’ambassadeur Alexeï Mechkov les accueillit et les décora dans une salle présentant un ensemble de photos du siège, après une minute de silence. Tout se déroula simplement, compte tenu des circonstances.

LE DERNIER VOYAGE
LE DERNIER VOYAGE

Après cela, nous fut présenté un film d’Andreï Zaïtsev, cinéaste russe déjà largement récompensé pour ses œuvres. Son titre : Journal du blocus, ou Journal du siège (Блокадный дневник). L’histoire raconte un moment de la vie – la survie – d’une femme à cette époque. En plein hiver, un des pires de Leningrad, Elle est sur le point de mourir de faim sous les bombardements allemands incessants, avec une ration de 125 grammes de pain par jour, dans l’appartement dévasté d’un immeuble en partie démoli, où la neige et la glace se sont accumulées par les ouvertures. Dans une chambre adjacente repose le corps de son mari, enveloppé d’un drap, raidi par la température plus que glaciale.

Cette femme, pour quelque raison, veut revoir son père, médecin dans une usine à trois kilomètres. Elle entreprend ce qu’elle pense être son dernier voyage. Auparavant elle veut déposer le corps de son mari dans ce qui est appelé une morgue. En fait un lieu sinistre où s’entassent les cadavres, ceux qui se ramassent quotidiennement dans les rues glacées, à condition de pouvoir les en extraire. Pour cela elle sera aidée par une voisine, une plus que forte femme qui, pour offrir une chance de survie à deux de ses enfants, ne nourrit plus son dernier né qui en est encore à geindre, avant…

Alors commence une épopée dans la neige épaisse, la terrible blancheur de la mort, les bombardements, les désespérés attendant en une ligne fantomatique leur ration du jour, parmi les morts, les mourants, des êtres ralentis, enveloppés de tous les vêtements possibles, les sinistres rencontres entre femmes traînant les corps plus ou moins protégés de leurs défunts. Les hommes, ayant moins de graisse, meurent en premier.

Ayant accompli cette sinistre besogne. Elle se remet en marche. Trouve un abri dans un tramway abandonné déjà empli des cadavres de ceux qui, endormis, ont été tués par le froid. Elle sait qu’elle ne doit pas céder au sommeil.

À son réveil, elle se sent secouée, bloquée, incapable de comprendre ce qui se passe. Nous verrons qu’elle a été collectée comme morte par une équipe de ramassage. Un clignement de ses yeux, heureusement perçu, fait qu’elle est remise sur pied, et même transportée vers l’usine où elle retrouvera finalement son père.

Il est bien précisé que tous les faits et personnages forment le vécu de l’auteur de ces souvenirs. Nous n’en aurions jamais rien su si cette vieille dame, maintenant disparue, n’avait entrepris de fouiller sa mémoire et de témoigner. Pourquoi le fit-elle ? Parce que sa fille, professeur d’allemand, demanda un jour à ses élèves s’ils avaient une idée du nombre de morts russes pendant cette guerre. La réponse arriva en forme de question estimative : 100 000 ?

Ah ! La mémoire ! Ce fut le coup de fouet qui décida cette femme à prendre la plume. Le livre qui s’intitule 871, actuellement indisponible, devrait faire l’objet d’une réimpression.

Les deux vieilles dames, « enfants du siège de Leningrad » ont assisté à ce film, le plus prenant que j’aie jamais vu. Comment l’ont-elles vécu ? Cela restera pour moi le mystère de cette soirée, qui, grâce à elles fut plus qu’historique.

Dans une salle adjacente se tient une exposition de dessins d’enfants sous l’égide d’une association de Kungur (ville de l’Oural dans la région de Perm). Son thème : notre hiver. Une leçon de vie. À condition que la vie n’efface pas la mémoire.

Antoine Solmer