LA JUSTICE ? UNE BUREAUCRATIE COMME UNE AUTRE ?

Plus les discours s’enflamment sur l’affaire MLP et ses juges, plus il faut revenir au fond du problème, dépasser l’actualité pour démasquer ses virages vicieux.

Certaines phrases qui viennent du fond des âges portent des sagesses intemporelles. Ainsi celle attribuée à Rabelais, Voltaire, et autres : « Si on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je m’enfuirais dans l’heure. » Préférant la verdeur de Rabelais au « hideux sourire » de l’autre, je m’en tiens au premier. Ce que Rabelais ne savait pas, c’est que, si l’on incendiait les tours de Notre-Dame, la vérité s’enfuirait aussi dans l’heure. Mais cela est une autre histoire. Celle qui nous préoccupe dans ce billet est la généalogie de ce qu’il est convenu d’appeler « la Justice ». Pour cela, partons du code d’Hammourabi auquel je tiens car c’est le seul qui se préoccupe des victimes de façon aussi complète. La Mésopotamie de 1750 avt. J.-C. savait fouetter les chats et réconforter les souris. Tout cela s’est inversé. J’use de cette image, espérant que les ailurophiles et les musophobes ne se gendarment pas ! Donc, revenons à nos moutons et questionnons-les : juges, justice et jugements, des bureaucrates dans leur « cratie » comme d’autres ?

Qu’est un juge, fondamentalement ? Simplement, un humain, portant ses qualités et ses défauts, ses zones de lumière, mais surtout ses zones d’ombre. Il est chargé de juger ses contemporains. Voila que nous enfilons des truismes. La belle affaire ! Mais justement, le fond du débat s’y trouve. Tout le monde n’a pas envie de devenir juge. Alors que faut-il pour arriver à ce poste ? Une certaine spécialisation, c’est évident. En fait, cela se trouve dans tous les métiers, pour peu que l’on en gravisse les échelons. Le problème se complique par l’usage du mot « Justice ». Et voici le petit bonhomme insignifiant – sans oublier les petites bonnes femmes – devenu signifiant par son attirail vestimentaire, ses vieilles références à l’hermine, son maillet, et autres travestissements haut portés sur son siège dominant. Ajoutons, la fonction dite « de Justice ». Votre garagiste qui répare vos freins et vous évite l’accident mortel dégraisse ses grosses pattes, se débarrasse du cambouis et vous montre les pièces cassées. Il vous a sauvé la vie, vous payez et partez, sans y penser davantage, car le brave homme n’est pas auréolé d’une fonction équivalente à la « Justice ». Il ne travaille pas dans « la Mécanique » avec toutes les majuscules sanctifiantes. Il ne vous regarde pas de haut, ni ne vous condamne pour avoir tardé à faire vérifier vos freins. Décidément, la vie est injuste, dès qu’on se fait  manipuler par les majuscules.

Revenons aux zones d’ombres de celui qui se pose en pleine lumière de Justice. On étudie bien les tueurs en série. C’est normal, pour en appréhender d’autres. Mais qui se pose des questions sur les « jugeurs en série » ? D’où viennent-ils ? Par quels chemins personnels sont-ils passés ? Qu’ont-ils fait de leurs vieilles rancœurs ? Quelles idées insensées ont-elles pu les traverser, ou les ensemencer ? Quelles utopies les ont marqués ? Quelle sorte d’ego est le leur ? Comment se voient-ils ? Leur arrive-t-il de s’auto-juger, de porter un regard critique sur leur vie, leur travail, leurs décisions, leurs responsabilités, et surtout sur leur honnêteté, leur indépendance (non celle valorisée par Montesquieu et dévalorisée par Macron), mais celle qui raffermit le vrai juste, celui qui n’a pas besoin de s’enfouir dans des livres pour se poser en homme vrai, libre et utile ?

La Loi est son guide, me répondra-t-on, avec l’intonation qui surenchérit sur la majuscule, comme si le ton et la typographie devaient clouer le bec ou l’écrit ! Au contraire, ce n’est que l’aveu de faiblesse, sinon d’aveuglement ou de malhonnêteté rhétorique. Il faut « démajusculifier » certains discours, certaines fonctions, certains personnages. Il faut souvent, sinon toujours, oser porter un majuscule coup aux majus-culs et à leur blindage de culottes de cuir. Car, qu’est « la Loi », sinon un entassement de normes préparées sous couvert d’idéal – et trop souvent d’arrière-pensées vicieuses – destinées à embobiner de futures cibles pour des situations détournées du réel. Alors notre juge-singe grimpe dans ses hauteurs, se rattrape aux branches, saisit une liane au hasard, se jette vers une autre, trace un chemin aérien, et de temps à autre laisse tomber un glapissement de satisfaction ou un grognement irrité, gueule ouverte et dents menaçantes. Ouvrez n’importe quel code, et surtout ceux de procédure, fermez les yeux, et osez imaginer. Vous avez frappé à la porte de l’asile. Malheur à qui y est mené de force.

La Loi, représentée par son charivari de « lois » n’est qu’un enchevêtrement de courts-métrages censés représenter « La Vie », alors qu’ils lui sont toujours étrangers, soit dépassés, soit gauchement futuristes, en tout cas, destinés à de pédantes affirmations portées depuis des fauteuils de troubles. Et avec cela ont veut juger des situations qui dépassent le papier, l’encre qui le salit, et les plumes des vieux dindons qui ont servi à griffonner l’ensemble. Ici s’ouvre le royaume des intentions mal cachées, des affirmations irréalistes, des cautèles, des froncements de sourcils, des postures d’intimidation et autres jeux d’acteurs dépassés.

Et tout cela, dans l’irresponsabilité totale. Bien sûr, on vous dira que tel juge a été « déplacé », que tel autre n’a pas reçu le poste qu’il espérait, et autres faridondaines qui n’empêchent ni les ascenseurs rapides pour les petits copains, ni la lente progression baveuse des escargots de service.

Ah ! Le code civil de Napoléon, devenu le code si vil des lois mémorielles, des suspicions amplifiées en risques de troubles à l’ordre public ! Ah ! Les éborgnements dont se sont rendus coupables les éborgnés à gilets jaunes ! Encore heureux qu’on ne les ait pas condamnés à payer la grenade justicière. Ah ! Les trafiquants de drogue libérés pour manque de papier dans la photocopieuse ! Ah ! Les coqs de village dont il faut clouer le bec ! Ah ! La boîte à délires, toujours pleine, insatiable, demandant chaque jour sa moisson de PQ juridique.

Car là est un point fondamental du délire qui guette chaque juge : comment faire coïncider une situation réelle, faite de bases courbes et des volumes qui s’y superposent sur un schéma de segments de droites et autres angles incompatibles avec la vraie vie ? Dois-je rappeler que la ligne droite n’existe pas dans la nature, que même les rayons solaires sont soumis à des arcatures, que l’horizon n’est que la traduction de la circonférence terrestre, et que l’homme a bâti l’essentiel de ses constructions en violant ces lois naturelles ? Il est donc normal que les lois ne soient que des attrape-nigauds faisant le bonheur de déviés professionnels qui arrivent à croire à leurs délires.

Mais il y a plus et pire : ce sont les yeux de Chimène du juge – tous sexes confondus – pour les assassins. Avez-vous jamais suivi un procès criminel ? Suivi… je veux dire participé. Eh bien, sachez que l’inculpé, celui que toutes les preuves policières réunies accusent, peut changer dix fois de version à sa guise. Certes, il court le risque d’indisposer le juge, ou les jurés s’il y en a. Mais chaque fois, il faut revenir sur le dossier. Par contre, du côté des témoins de la victime, soyez bien content si l’on vous écoute une demi-heure. Et ce sera tout. La réalité des victimes n’intéresse pas les juges. Ils n’en ont que faire. Ils veulent et doivent apparaître comme les remparts de la Société, et surtout du pouvoir en place, qui finira toujours par en profiter… surtout si, par ailleurs, son laxisme quasi professionnel irrite le bon peuple. Alors, les victimes… qu’elles ne viennent pas dépasser leur rôle. C’est déjà assez bien qu’on leur ait laissé une place. Mais faut pas confondre la majesté du Juge avec le bredouillement de l’assistante sociale. Ça non ! Un juge doit s’imposer. Il est fait pour ça. Et son vrai faire-valoir, c’est le coupable, le vrai, le bon, celui qui donne du spectacle, qui nie les évidences, qui joue Monsieur Pas-de-Chance. C’est moi qui étais au mauvais endroit au mauvais moment. Je le jure. Ah ! Les belles comédies par lesquelles l’un peut aller au trou, et l’autre peut grimper en grade. Ne nous trompons pas de rôle. Déjà Chimène avait trahi ses sentiments, ici retravaillés : « Qu’il est beau garçon, l’assassin de papa ! » Que Corneille veuille bien excuser ce détournement de son Cid.

Or, pendant que j’écris ce texte, si rapide que je sois, des amendements, se discutent, des lois s’enflent en une inflation pire que celle due à Macy et Bercron, des articles se glissent, des jurisprudences sont accouchées, des alinéas sont retravaillés, des décrets se glissent sous les portes et les codes enflent, enflent, plus sûrement que la fameuse grenouille qui se voulait bœuf. N’oubliez jamais, que cette enflure, où survivent les cadavres de lois jamais appliquées… sauf si l’un de ces seigneurs herminophores en trouvait la nécessité pour vous assommer légalement… cette enflure, donc, est le fouillis dans lequel le bon vendeur de jugements trouvera chaussure à son pied pour justifier que le soleil se lève à l’ouest, et plusieurs fois par jour, et que vous portez ombre à la bonne marche de la société.

Et le papier s’accumule, car il leur faut toujours de papier et du charabia, répété et contre-répété. Au point que, lorsque vous croyez avoir compris que l’affaire été gagnée, elle est entièrement perdue. Vous ne me croyez pas. Si vous avez la chance (intellectuelle) et la malchance (vitale) de devoir vous plonger dans ce genre de dossier, et si vous êtes sain d’esprit, gare à la nausée !

Comme me le disait un ami, avocat dans un domaine territorial, le juge survole le dossier, prend une décision, et ensuite, il la valide en sélectionnant les bonnes cartouches pour le gibier qu’il veut abattre.

C’est assez, direz-vous ! N’y a-t-il pas de bons juges ? De ceux en qui nous pourrions, nous victimes, faire confiance ?

Ma réponse est claire : il ne peut pas y avoir de bons juges. Je vous laisse réfléchir, et j’y reviendrai bientôt.

Antoine Solmer