
Anthropocentrisme et Science
L’actualité est effrayante. Effrayante d’agitation. Pourtant, ce n’est que la vie, avec son corollaire obligé, la mort. Mais entre les deux – ou plutôt, participant des deux – cette f… créature bipédique, autocentrée, neuroniquement équipée, glorieuse de ses certitudes, et périodiquement ramenée à son fond de culotte : l’Homme. Pour faire sérieux, parlons d’anthropocentrisme, lequel se dispute le podium avec le théocentrisme et le géocentrisme. Enfin, quoi qu’on dise, c’est toujours un homme qui parle et qui se projette.
Il est étonnant de parler d’une révolution copernicienne qui mettrait l’Homme en position centrale, car le dit Copernic s’était contenté de déloger la Terre du centre du monde clos et d’y placer le Soleil. Tout cela semblait bien rond, bien satisfaisant.
Pourtant, si l’Homme devait se trouver au centre, il aurait occupé la place solaire, quitte à s’y faire griller le fond du pantalon. Pas commode, pas hygiénique. Alors l’orgueil de l’Homme a franchi un degré supplémentaire. Merci M’sieur Copernic ! Quitte à habiter la banlieue du Soleil, autant s’autoproclamer maître du monde. Ascenseur social interplanétaire oblige. Ça en jette, et comme dit l’autre, ça permet de tout oser (révolution audiardienne) et même de faire parler la SSScience… avec trois majuscules au moins, s’il vous plaît. Car dès qu’on s’abrite en son Saint des Saints, le peuple ébahi n’a qu’à suivre. La Science dit tout, ordonne tout, montre tout, prouve tout. Le bonhomme n’a rien à voir là-dedans. Suivre ou se voiler la face. Pas de pitié pour les ennemis de la Science, c’est Gréberg Tuna qui l’a dit.
À ce stade, je me permets une discrète intrusion dans la pensée de Hume, vous savez, ce méchant philosophe qui osa dire et écrire un lot d’horreurs dans son système anti-grébergien :
“Let us become thoroughly sensible of the weakness, blindness, and narrow limits of human reason. Let us consider its uncertainty and endless contrarieties, even in subjects of common life and practice: Let the errors and deceits of our very senses be set before us; the insuperable difficulties, which attend first principles in all systems; the contradictions, which adhere to the very ideas of matter, cause and effect, extension, space, time, motion; in a word, quantity of all kinds, the object of the only science, that can fairly pretend to any certainty or evidence[1].”
Traduction personnelle :
Comprenons bien la faiblesse, l’aveuglement et les étroites frontières de la raison humaine. Considérons son incertitude et ses divergences sans fin, jusque dans la vie quotidienne et sa pratique. Osons regarder le spectacle des erreurs et des tromperies de nos propres sens, les insurmontables difficultés que comportent les principes de base de tous les systèmes ; les contradictions inhérentes aux idées d’importance, cause et effet, étendue, espace, temps, mouvement : en un mot, une quantité de toutes sortes, qui sont l’objet de la science, qui peut à peine prétendre à quelque certitude ou preuve. »
Pas en odeur de sainteté grébergienne, le petit père Hume, pas demain qu’il sera grébergement canonisé. Mais depuis qu’il attend, et qu’il s’en moque… (1711- 1776).
Retour au Covid : son origine ?
De nombreux articles reposent depuis quelques jours la question de l’origine du grand méchant Covid : de quelle tanière provient-il ? Et nous, gentils petits cochons-moutons, chantons à tue-tête : « Masquons-nous tous les trois, pendant que le Cov’ n’y est pas. Si le Cov’ y était, il nous mangerait. » C’est « trognon », vous ne trouvez pas ? Difficile d’être sérieux, et pourtant, il le faut.
Il y a peu, le journaliste scientifique Yaroslav Pigenet a interrogé le virologue Étienne Decroly[2] sur l’origine du Covid[3]. Il évoque dans un premier temps un portage du virus transmis par des chauves-souris à un animal intermédiaire, puis à l’homme, mais sans certitude absolue. Puis il en vient à la question « complotiste » : la sortie du virus d’un laboratoire. Sa réponse est forte :
« On ne peut éliminer cette hypothèse, dans la mesure où le SARS-CoV qui a émergé en 2003 est sorti au moins quatre fois de laboratoires lors d’expérimentations. Par ailleurs, il faut savoir que les coronavirus étaient largement étudiés dans les laboratoires proches de la zone d’émergence du SARS-CoV-2 qui désiraient entre autres comprendre les mécanismes de franchissement de la barrière d’espèce. »
Et plus loin : « Étudier l’origine de SARS-CoV-2 est une démarche scientifique qui ne peut être assimilée à une thèse complotiste. De plus, j’insiste sur le fait que, tant qu’on n’aura pas trouvé l’hôte intermédiaire, cette hypothèse d’un échappement accidentel ne peut être écartée par la communauté scientifique.
À ce jour, les études scientifiques n’ont apporté aucun élément définitif qui démontrerait cette hypothèse ; il n’en demeure pas moins que des analyses plus approfondies sont nécessaires pour trancher. La question de l’origine naturelle ou synthétique du SARS-CoV-2 ne doit pas dépendre d’un agenda politique ou de logiques de communication. Elle mérite d’être examinée à la lumière des données scientifiques à notre disposition. »
Pire encore ! In cauda venenum
Étienne Decroly parle de son expérience en tant que chercheur.
« Les chercheurs de ces domaines doivent également mieux prendre en compte leur propre responsabilité dès lors qu’ils ont conscience des dangers éventuels que peuvent générer leurs travaux. Des stratégies expérimentales alternatives existent souvent pour atteindre les objectifs tout en limitant fortement les risques expérimentaux. Dans la réalité, on est souvent loin du compte, notamment car nous, les scientifiques, sommes insuffisamment formés sur ces questions. Et parce que le climat de compétition qui baigne le monde de la recherche engendre de l’expérimentation rapide et tous azimuts, sans réflexion approfondie sur ces questions d’éthique ou la dangerosité potentielle de leurs travaux. »
Et, ce qui fait froid dans le dos : son expérience d’enseignant.
« Dans mes cours consacrés à l’ingénierie virale, j’ai l’habitude de présenter à des étudiants de Master cet exercice théorique : je leur demande d’imaginer un procédé procurant au virus VIH la capacité d’infecter n’importe quelle cellule de l’organisme (pas seulement les lymphocytes).
Ces étudiants sont brillants, et la plupart sont en mesure de me proposer des méthodes efficaces, conduisant à la construction de virus chimériques potentiellement dangereux. Je donne ce cours depuis une dizaine d’années et les étudiants s’attachent exclusivement à l’efficacité de la méthode sans s’interroger une seconde sur les conséquences potentielles de leurs mises en œuvre.
Rabelais ! Au secours !
Vous avez bien lu : des dizaines de scientifiques de haut niveau sont capables de créer un nouveau virus HIV totalement mortel pour peu qu’on le leur demande de façon adéquate.
Rappelons-nous les expériences de psychologie sur l’obéissance à l’autorité.
Rappelons-nous que la science ne vaut que par l’homme qui la manipule et craignons son anthropocentrisme poussé à l’extrême.
Rappelons-nous Rabelais :
« Mais puisque science sans conscience n’est que ruine de l’âme et que sapience n’entre point en âme malivole, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, en sorte que jamais n’en soit désemparé par péché. »
Cet article est dédié à M. Cattan,
mon professeur de français, latin et grec au Lycée Henri IV.
Juif pieux, merveilleux professeur, homme de devoir, respectueux des consciences de chacun, il tenait à ce que nous retenions par cœur cette leçon.
À chacun d’en faire son miel.
[1] Dialogues, p. 41-42
[2] Etienne Decroly est directeur de recherche CNRS au sein du laboratoire Architecture et fonction des macromolécules biologiques (AFMB / AMU).
[3] https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-question-de-lorigine-du-sars-cov-2-se-pose-serieusement

