
Travelingue ! J’ai bien écrit Travelingue, avec un T majuscule, car c’est le titre d’un roman irrévérencieux de Marcel Aymé, paru en 1941. Travelingue et non travelling car Marcel Aymé francisait les mots anglais, n’ayant attendu nulle recommandation d’un quelconque ministre de la francophonie en déroute (le ministre aussi) pour indiquer le vécé et non le WC. Une façon comme une autre de faire comprendre qu’il fallait parler français, tout le français, ce qui, en 1941 avait une certaine saveur épicée. Et même doublement épicée par le fait de glisser quelques lignes dans les pages de Je suis partout, hebdomadaire qui fait hurler la bien-pensance, avec raison d’ailleurs ; mais comme la bien-pensance est toujours plus suspecte de lâcheté que d’intelligence… Passons, et revenons à Travelingue !
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’action ne se passe nullement dans le milieu du cinéma. Je ne pense pas que le titre veuille mettre l’accent sur ces folles greluches de la famille Ancelot – la mère et les trois filles qui glissent d’une coucherie à un avortement en se pâmant d’expressions cinéphiliques convenues, d’idées de films qui leur passent par la tête, après leur avoir fait vibrer les entrailles, pour éviter d’autres détails anatomiques.
« Tout à l’heure, dit la dame qui avait été curetée, j’ai rencontré un ami qui y était allé dans la matinée. Il me racontait que, dans un atelier, il a vu un ouvrier en bras de chemise qui jouait de l’ocarina, et autour de lui, des ouvriers qui l’écoutaient dans des attitudes simples. Des visages compréhensifs, ils avaient. Des regards purs. Comme impression, c’était formidable. Il aurait fallu filmer ça. Il y avait une belle chose à faire en travelling. »
Et leur petit monde continue de bêler devant les films de la grande époque soviétique :
« Oh ! Ce pommier. C’est bouleversant. Non, ce pommier. La puissance de ce pommier. C’est d’un paganisme formidable… Comme symbolisme, c’est une chose inouïe. Et d’une beauté … Ah ! Non, protesta Mme Ancelot, ne dites pas que c’est emmerdant. Moi je ne m’en lasserais pas. C’est tellement vrai, ces machines qui tournent… »
S’il faut parler de cinéma, au sujet de Travelingue, c’est plutôt par référence à l’architecture du roman, et à la vigueur des images, qu’il faut penser en noir et blanc, comme c’était la règle générale à cette époque.
La première scène montre un repas de famille élargie chez les Lasquin, dans un milieu industriel aisé. La fille de la maison, Micheline et son époux Pierre Lenoir, reviennent de voyage de noces. Le père de la mariée contemple son petit monde, et peu à peu, les sons, les phrases, la vue se brouillent, un malaise le gagne, que personne ne remarque. Puis, tout se brouille :
« Il sentait une force qui était en lui se déplacer sans à-coups et le quitter très doucement. À mesure qu’elle s’écoulait, elle venait se reconstituer en face de lui, profitant de la nuit et de sa faiblesse, tandis qu’il diminuait jusqu’à n’être plus rien. Enfin, il se pencha sur son assiette et mourut avec un visage décent. »
Comme le précisera un cousin, écrivain reconnu, présent au repas : « Et voilà comment, ce jour-là, nous avons été privés de canard à l’orange. »
Après cette exposition, la suite se déroule par historiettes centrées autour de ce petit monde et de leurs relations, dans une ambiance de front populaire. Ne cherchons pas de grands portraits classiques, plutôt de larges traits de plume vigoureux et incursifs, fouillant les travers, faiblesses et illusions de chacun des personnages, sans jamais porter de jugement, spécifiquement ceux de la terrible morale à dix sous, dont notre époque est friande. S’il faut revenir à une comparaison cinématographique, comme le titre nous y porterait, j’y verrais plutôt la précision des images d’un Tati qui aurait laissé de côté sa douceur et son allure lunaire pour dénuder ses personnages à leur insu, en les laissant exprimer, qui sa vulgarité, qui son inépuisable ennui, ou ses turpitudes, ses incohérences aveugles, et, en mélangeant le tout, la bêtise… à front de mouton.
Hors cet amas d’aliénés superficiels, trois personnages profondément vivants se détachent.
D’abord, le frère de Mme Lasquin :
« Chauvieux, qui avait passé une partie de sa vie à se défendre contre les abus de la morale, méprisait d’instinct toutes les religions sociales où il ne distinguait que venin de cuistres, aigreurs de curés et larmoiements d’eunuques. Les invocations à un idéal de justice lui étaient aussi pénibles que la dignité raisonneuse du droit menacé, mais il lui semblait qu’une fois les partis engagés dans une guerre sanglante et sans merci, chacun d’eux trouverait une excellente raison d’être dans l’effort de la lutte. Il espérait secrètement que cette aventure serait aussi la sienne, car il ne se sentait pas à sa place aux usines Lasquin et, sans trop s’en douter, attendait du nouveau. »
Chauvieux rencontre un ancien compagnon d’armée, Malinier, maintenant employé d’une compagnie d’assurances, où « Quand tout marche bien, c’est que les chefs sont bons. Pas vrai, mon petit, ce que je dis là ? ». Mais Malinier est bousculé, profondément heurté par la montée du front populaire. Une approche de contemporains simplistes le classerait à l’extrême droite. En réalité, Malinier souffre d’un syndrome post-traumatique chronique qui le pousse aux reviviscences terrifiantes lorsque gronde une menace :
« Au lieu de manifester, est-ce que tous ces gens n’auraient pas mieux profité de leur dimanche en se promenant tranquillement en famille ? Ces démonstrations périodiques l’écœuraient à cause de leur caractère politique. En outre, elles proposaient l’image d’un remuement pesant et chaotique qui heurtait en lui une notion militaire et visuelle de l’ordre. Il se prit à rêver que le défilé dégénérait en bagarre, puis en révolution. Par la pensée, il se transportait sur les lieux à la tête d’une section de fusils mitrailleurs et, en manœuvrant habilement, sans même tirer un coup de feu, séparait de leurs troupes les chefs révolutionnaires – un tas de métèques, de Juifs et de Levantins, qu’il obligeait à faire publiquement l’aveu de leurs mensonges. Ces aveux prenaient du reste une forme singulièrement concrète. Malinier fourrait la main dans la bouche de ses prisonniers et en extirpait un énorme serpent qu’il brandissait silencieusement devant la foule, la chose se passant de tout commentaire. Déjà, la France allait mieux. Les troupes, bien entraînées, avaient un très bon esprit. Un jour qu’il dirigeait les grandes manœuvres sur la frontière de l’Est, Malinier envahissait brusquement la Rhénanie, obligeant l’ennemi à se rendre sans combat. Mais sa conquête le laissait assez perplexe, car le succès de ses armes était venu si promptement que le temps lui avait manqué de réfléchir au meilleur parti à en tirer. Il se demandait s’il allait traverser l’Allemagne pour anéantir le communisme russe… »
Nous ne sommes pas loin d’une autre scène de syndrome post-traumatique. Celle décrite par Céline, dans le Voyage au bout de la nuit, lorsque le soldat Bardamu délire dans le grand restaurant et revoit une attaque imminente… scène qui entraînera son enfermement en service psychiatrique.
Le troisième personnage est Mme Malinier :
« une très jolie femme, de vingt ans plus jeune que lui, et cette différence d’âge était rendue plus sensible par l’élégance d’Élisabeth et le peu de soin que Malinier prenait de sa toilette. Elle avait en outre une distinction de parole, une netteté dans l’esprit et une aisance à la conversation qui, au jugement de tous leurs amis, contrastaient fort avec les manières de son mari, homme loyal et borné, tout plein de bons sentiments un peu vulgaires dans la qualité et dans l’expression. »
« Élisabeth », tel fut le dernier mot prononcé par M. Lasquin lors de son décès. Hasard ? Non. C’est bien d’elle qu’il s’agissait, elle qui fut la maîtresse du brave industriel et qui deviendra celle de Chauvieux. Une aventurière ? Oh, que non ! Elle explique simplement pourquoi elle n’a pas profité outre mesure de la situation :
« « Vous vous demandez pourquoi je n’ai pas accepté d’être habillée rue de la Paix. C’est que je veux tout devoir à mon mari, mes robes, mes chapeaux et même cet agrément de l’existence que peut être un amant et qu’il veut bien m’accorder. Dans ma salle à manger Henri II, j’ai un chromo dans le goût du vôtre. C’est un souvenir de notre voyage de noces au Mont Saint-Michel. Quand mon mari me l’a offert, j’ai été très contente et je le regarde toujours avec plaisir. Je me sens vraiment sans reproche devant lui. Je reste fidèle à tout ce qu’il représente de ma vraie vie, celle d’une femme de petit employé… Je suis comme les pauvres gens qui aiment bien, au cinéma, voir de belles demeures et des hommes en habit pour lesquels l’argent ne compte pas. Moi, un peu plus exigeante, j’ai demandé à la vie ce qu’ils vont chercher sur l’écran. J’aime assez mon mari et mes enfants pour être riche deux ou trois soirs par semaine sans souffrir le moins du monde de la médiocrité de notre existence. »
Au fil de l’histoire, apparaît par touches, le coiffeur Moutot, sorte de deus ex machina, aux pouvoirs extravagants qui reçoit, conseille, ou décide pour tous les puissants du jour, politiques installés ou grévistes enflammés à modérer. On s’attendrait à quelque personnage flamboyant. Point du tout :
« Le coiffeur avait sa boutique rue des Récollets. C’était un homme d’une quarantaine d’années, un peu replet, au visage mou et au regard éteint. Le salon de coiffure, constitué par un long couloir étroit, était des plus modestes. Les cuvettes et les revêtements, en marbre gris, les sièges cannelés, les glaces à moulures, dont le tain était rongé par endroits, lui donnaient un aspect provincial et désuet. »
Et pourtant, il ne fait pas mystère de ses étonnants bons offices.
« L’autre soir, ils sont venus me trouver à quatre ou cinq des ministres de M. Blum. Vous savez ce que c’est, il se trouve des vicieux partout et sur une quarantaine qu’ils sont, c’est presque forcé qu’il y ait du déchet. Ceux que je vous parle, figurez-vous, ils avaient des vouloirs de pousser à la révolution. Mais moi, je leur ai dit halte, la révolution, je n’en veux pas. Le Français, il se moque de votre révolution. Ce qu’il demande, le Français, c’est de gagner gentiment sa vie, bien manger, bien boire, et la distraction. Je vous taille la moustache, monsieur Lenoir ? »
Puis, vient le final, ode au bonheur terrestre, faisant pendant à la première scène d’exposition et la mort de M. Lasquin : la profession de foi du coiffeur, sorte de longue méditation sur le pouvoir.
« En ce moment, je m’occupe des réformes de structure. Ce n’est pas rien, je vous assure. Il s’agit d’abord de prévoir l’avenir… Moi qui suis au pouvoir, je vous réponds : halte. Nécessairement. Je connais le dessous des cartes et leur valeur intrinsèque. Je peux vous dire en toute certitude que l’industrie française est fichue et qu’elle n’en a plus pour longtemps. Naturellement, mes paroles vous plongent dans une stupéfaction profonde. Mais savez-vous ce que mes ministres me disaient hier soir ? Que dans sept ou huit ans il y aurait en France cinq millions de chômeurs. Vous voyez d’ici la gravité du problème. Je m’empresse de vous rassurer en vous disant qu’ils ont leur solution toute prête et j’ajoute que j’ai la mienne aussi. C’est mon rôle. Si je n’avais pas une solution en réserve, je ne serais pas un vrai homme d’État. Leur idée à eux, c’est de faire la guerre avant qu’on soit en pleine catastrophe. Remarquez, ce n’est pas bête. Une guerre, ça occupe toujours du monde et ça distrait l’opinion… Ma thèse directrice, c’est que quand il arrive une catastrophe, le meilleur est encore de s’en arranger. Vous saisissez ma pensée ? Je prends le taureau par les cornes et au lieu de lutter contre le chômage, je l’organise… Voyez-vous, monsieur Pontdebois, ce que je veux ce n’est pas seulement que mes cinq millions de chômeurs ne gênent personne. Mon ambition, ce serait que leur sort fasse envie à ceux qui travaillent. Ce serait d’insuffler à chaque citoyen français le désir d’être chômeur. Je suis pour l’idéal, moi. Mon idéal personnel, c’est de faire de la France un paradis terrestre où l’homme n’ait plus rien d’autre à faire que de bien manger, bien boire et s’amuser. »
Mais ce coiffeur pense aussi au revers de fortune, à la guerre :
« N’ayez pas peur, monsieur Pontdebois, quand la chose en question éclatera, le drapeau sera en état de faire face à toute éventualité. Vous pouvez avoir confiance, parce que moi, dès maintenant, je m’occupe de penser à un plan. »
À ce stade, si vous n’avez pas envie de lire Travelingue, de Marcel Aymé, j’ai manqué une marche et dévalé l’escalier. Alors, pour me remettre, je vous propose une autre chute.
Sachez que Marcel Aymé eut tout de même quelques soucis en 1946 – la fameuse bien-pensance – mais qu’il fut cependant proposé pour la Légion d’honneur en 1949, qu’il déclinera en même temps que son invitation à l’Élysée. Je ne résiste pas de citer sa réponse, extraite de sa notice sur Wikipédia : [1]
« Si c’était à refaire, je les mettrais en garde contre l’extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d’un mauvais Français comme moi et pendant que j’y serais, une bonne fois, pour n’avoir plus à y revenir, pour ne plus me trouver dans le cas d’avoir à refuser d’aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu’il voulussent bien, leur Légion d’honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens. »
Avouez, ça ne manque pas de panache. Imaginez, aujourd’hui !
Marcel Aymé fut classé comme « anarchiste de droite ». En compagnie de quelques autres, dont Louis Pauwels, Céline, Audiard, Marc-Édouard Nabe, Jacques Perret et Roger Nimier, ce n’est déjà pas mal comme titre, sinon de gloire, du moins d’homme libre. C’est rare.
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Aym%C3%A9#ML

