Il fut un temps où nous nous enchantions d’évoquer ce « vers de terre amoureux d’une étoile ». Il est vrai que Ruy Blas nous était familier et que ces ambiances de l’ombre propice au discours amoureux et de la lointaine lumière aimée, nous transportaient, qui vers une reine, qui vers une Roxane, qui avec une guitare, qui avec un couplet.
Mais tout change. Les vers de terre se prennent pour des étoiles. Pire ils (forme au masculin embrassant – beurk – certaines mégères) les méprisent et se prennent pour des astres, ne portant que déconvenues de cons et de connes mal venues (En ce domaine, n’ayons pas peur d’être inclusifs, par respect de la réalité).
Ainsi nous le montre cette tirade haineuse d’une péronnelle lancée comme chanteuse, éructant contre Les lacs du Connemara et contre Michel Sardou [1]. Si encore nous y retrouvions la nécessaire bousculade des jeunes talents envers leurs aînés ! Mais de talent, point, dans cette bassesse où la haine l’emporte sur une saine appréciation d’insatisfaction. Après tout, il est loisible, et jusqu’à présent légal de ne pas aimer Les lacs du Connemara, son texte, sa musique et son interprétation.
Tel n’est pas mon cas, bien au contraire. Cette chanson appartient au répertoire étoilé des musiques qui emportent, qui transportent et qui embellissent nos vies. Elle voisine avec Mes jeunes années de Trenet, avec, avec la Nathalie de Bécaud, avec Les Poètes de Jean Ferrat, avec Les Bateaux d’Aznavour, et tant d’autres, ici ou ailleurs, au hasard, Send in the clowns de Barbra Streisand, I don’t believe in if anymore de Roger Whitaker, etc. Des voix et des styles différents, des chanteurs différents, des chrétiens, des Juifs, des gens de droite, de gauche, homosexuels ou non. Plus que des chanteurs, des enchanteurs.
Mais la petite, toute petite Juliette Armanet… Non ! J’ai pris le temps, qui me manque pourtant, de l’écouter soigneusement. Ça, une chanteuse ? Seulement si on appelle ainsi une mécanique dotée d’un filet de voix hurlé à travers une gorge rétrécie, l’ensemble fondé sur une transe convenue et l’assourdissement des masses. Chanter, être un chanteur, c’est être unique pour nous donner les ailes qui nous manquent. Elle, dommage pour elle, est transposable, vendable, « bankable », composée de la scénographie convenue destinée à pomper le fric et les derniers neurones d’un public ayant perdu tout sens critique. Ses gesticulations ? Du faux, une débauche de sueur pour une pseudo-danse réduite à des trémoussements en tous sens privés de tout sens. Comme j’ai préféré me plonger dans les vraies transes des soufis qui cherchent Dieu dans leurs tournoiements envoûtés !
L’immonde déclaration et sa déclarante, trois fois méprisables et jetables comme kleenex, auraient mieux fait de se faire oublier. Alors ? Coup de pub ? Coup de haine ? Coup de trop d’un quelconque produit ? C’est son problème. Je retourne à Brassens, à Piaf, à La Maritza de Sylvie Vartan qui ne fut jamais plus vraie qu’en cet hommage à son pays et à son père, et à bien d’autres, dans un monde inaccessible à l’autre : Brel entre Amsterdam et ses Marquises, Léo Ferré tellement C’est extra, Barbara à Göttingen, Johnny Cash tout en blues dans sa Folsom prison, Leonard Cohen en son Allelujah, et jusqu’à Janice Joplin vraiment Down on me, avant de partir vers ses étoiles.
Mais les vers de terre se multiplient. Tels ces redresseurs de torts et de nez qui s’en prennent à Bradley Cooper dans son film Maestro consacré à Leonard Bernstein. Son crime ? Porter un faux nez, trop grand selon eux, qui l’accusent « d’alimenter les stéréotypes sur les Juifs en affichant un faux nez proéminent. » Et le délire continue : Bradley devient coupable de « Jewface » comme d’autres de « Blackface ». Plus que des cons, des malades profonds méritant autant le mépris qu’une psychothérapie lourde.
Bien heureusement et bien intelligemment, les enfants de Leonard Bernstein leur ont fait un … pied-de-nez : « Il se trouve que Leonard Bernstein avait un beau et gros nez. » Et ils en rajoutent une couche : « Nous sommes également certains que notre père n’aurait pas eu de problème avec cela.[2] »
On se croirait dans un mauvais pastiche de Cyrano de Bergerac.
À Bernstein, je dois un double merci. Le premier en tant que spectateur anonyme lancé par la puissance d’un sifflet dans cette plongée vers West Side Story. Qui pourrait l’oublier ? Et la seconde fois, un peu moins anonyme, lors d’une représentation de la Septième Symphonie de Chostakovitch, dirigée par le maître. Encore moins inoubliable. Il fallait voir Bernstein emballant ses troupes, bondissant sur son pupitre, possédé par la puissance donnée et reçue, et la beauté, l’orchestre éclatant de toutes ses couleurs, et enfin, la salle exultant en une ovation debout pour l’enfant chéri de New York qu’était Bernstein. Une reviviscence personnelle qui me soutient encore, au moment où j’écris ces lignes. Encore merci, Maître, où que vous soyez !
Ah ! J’oubliais… La Septième de Chostakovitch est surnommée Léningrad, en hommage à la ville (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) qui soutint un siège de 900 jours mené par la Wehrmacht en sa « meilleure pire époque », l’ensemble coûtant environ un million cinq cent mille morts.
Il y a mieux. Qu’un Juif De New York d’origine ukrainienne ait glorifié la bataille de Léningrad, voilà qui fait chaud au cœur, surtout en ces temps de « sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte d’impureté. » En somme, la gauche, toujours menée par ses haines.
Alors, à ceux qui s’érigent en juges et qui ne sont que des pantins désaccordés, je dédie quelques paroles de musique :
Les premières sont tirées de l’Allelujah de Cohen :
Now I’ve heard there was a secret chord
That David played, and it pleased the Lord
But you don’t really care for music, do you?
It goes like this, the fourth, the fifth
The minor falls, the major lifts
The baffled king composing Hallelujah
Maintenant j’ai entendu qu’existait un accord secret
Que David jouait et qui plaisait au Seigneur
Mais vous vous moquez de la musique, bien sûr ?
Il vient ainsi, le quatrième, le cinquième
En mineur qui tombe, en majeur qui monte
Et le roi, perplexe, composait Allelujah.
En comme on ne peut oublier Jojo, avec Jacques Brel :
JojoTu me donnes en riant des nouvelles d’en basJe te dis « mort aux cons », bien plus cons que toiMais qui sont mieux portants.
Antoine Solmer
[1] https://www.cnews.fr/culture/2023-08-12/juliette-armanet-la-chanteuse-declare-son-aversion-pour-les-lacs-du-connemara-de
[2] https://www.cnews.fr/culture/2023-08-17/bradley-cooper-les-enfants-du-compositeur-juif-leonard-bernstein-defendent

