SARAH HALIMI « ENCORE CASSÉE »

SARAH HALIMI "ENCORE CASSÉE"
SARAH HALIMI « ENCORE CASSÉE »

TRÈS BONNE MISE AU POINT PSYCHIATRIQUE

Ce matin, très bon article de psychiatrie sur Marianne [1] concernant le procès de Kobili Traoré, meurtrier de Mme Sarah Halimi. L’expert psychiatre Paul Bensussan y répond à des questions difficiles. Médicalement parlant, sa description de la classique bouffée délirante aiguë ne souffre pas de contradiction. Si deux autres experts avalisent ce diagnostic, la partie médicale est close, au moins momentanément. Celle-ci restera l’unique manifestation psychiatrique, à moins qu’elle n’inaugure une schizophrénie. Cela est bien connu et documenté.

Remarquons la valeur clinique de cet examen : « Le crime était celui d’un fou, mais son crime était antisémite car dans son délire, il assimilait les juifs au démon. » Donc, culpabilité et antisémitisme, retenus par la chambre de l’instruction, mais irresponsabilité pénale décidée par la Cour de cassation.

Remarquons aussi la position ferme et éclairée de ce psychiatre : « Le risque de schizophrénie est multiplié par deux avec le cannabis qui passe donc de 1 à 2 %, ce que peu de médecins savent. L’image du cannabis, selon moi dangereusement édulcorée, est celle d’une drogue « douce », dont on vante même, aujourd’hui, les vertus thérapeutiques. »

On comprend bien l’indignation de la famille, et, j’oserais dire, de tout individu tenant à une certaine idée de la vie en société. Je ne parle même pas de justice, car, à part ses simulacres, celle-ci est enterrée depuis bien longtemps. Le procès des juges assassins ne se tiendra pas de sitôt. Gageons que l’affaire Halimi pourrait relancer la construction d’un nouveau « mur des cons ». Avec les juges rouges…

Je comprends aussi spécifiquement la haute valeur morale du Dr Bensussan, Juif lui-même, et pris dans un maelström de haine, d’insultes, en particulier par Me Francis Szpiner. Pas très beau…

QUELQUES POINTS MÉDICAUX COMPLÉMENTAIRES

Cela dit, il faut revenir sur certains points spécifiques.

Les risques de troubles psychiatriques, dont schizophréniques, dus aux prises de drogues dites « douces » sont connus depuis plus de quarante ans. Je me rappelle l’époque où des psychiatres d’un grand hôpital de banlieue tentaient désespérément de publier leurs articles, au point de vouloir passer par la presse d’information.

Mais, puisque qu’on vous dit qu’il ne faut pas confondre drogues douces et drogues dures ! N’insistez pas !

Puisque bien des médecins généralistes n’ont ni le temps ni les moyens de tenir ce discours aux adolescents gavés au « cool », « bof », et autres borborygmes, que faire ?

Puisque l’on trouve sur Internet « 10 people qui fument ou fumaient du cannabis et qui ne s’en cachent pas ![2] (Yannick Noah, Thierry Ardisson, Jennifer Aniston, Jean-Pierre Bacri, Lio, Florent Pagny, Gérard Darmon, Joey Starr, Alice Belaïdi, Mathieu Kassovitz). Tous ont d’excellentes raisons. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Quant au message même pas subliminal, imaginez !

MAIS SURTOUT, LE DÉBAT CONTRADICTOIRE

Lorsque que le Dr Bensussan apprécie le remplacement du « non-lieu » par le débat contradictoire, sans que la mise en place du suivi thérapeutique n’en soit affectée, voilà qui mérite réflexion complémentaire.

Aussi excellent psychiatre soit-il, il n’en a pas moins été embarqué dans la subtilité cauteleuse des spécialistes en entourloupes, camouflés en « tribunalistes » professionnels.

Que peut-il sortir de ce débat contradictoire, sinon l’auto-satisfaction et l’auto-valorisation des « chats fourrés » de Rabelais. Certes, ils ont perdu quelques prérogatives. On ne peut plus dire qu’ils « pendent, brûlent, écartèlent, décapitent, tuent, empoisonnent, ruinent et minent tout. » Ou s’ils ne s’y adonnent plus physiquement sur les assassins, ils s’en régalent psychologiquement sur les victimes. Car pour eux, Rabelais (un confrère qui en savait long) se dresse encore et pointe du doigt : « Le Vice est par eux appelé Vertu ; la Méchanceté s’appelle pour eux Bonté ; la Trahison a nom Fidélité, le Larcin, Libéralité. Pillerie est leur devise. [3]»

Et qu’on ne vienne pas dire que ce débat contradictoire ait quelconque valeur de catharsis, de thérapeutique libératoire, de deuil accompli ou autre expression valant double peine pour la victime directe (qu’elle repose en paix) et pour les victimes indirectes (famille, amis…). Ce n’est, encore et toujours, que mise en scène dont ces savants artistes sont spécialistes depuis des siècles. Des singes à qui personne n’apprendra à faire des grimaces et qui se contentent de « revenir à leurs moutons », comme La Farce de Maître Pathelin nous le rappelle aussi.

Faudrait-il, de plus, leur payer des honoraires médicaux ? Non remboursés, bien sûr ? Ils sauraient bien encaisser, puis rejeter l’accusation d’exercice illégal de la médecine. Je parie d’avance.

La réalité, «  hénaurme » qui mériterait un « gueuloir » flaubertien, est que la mise en scène des « tribunalistes » ne peut satisfaire que des personnalités affaiblies par le choc victimaire, surtout si elles conservent quelque illusion sur la pièce qu’on leur sert. D’où ces phrases-types : La justice de mon pays… on est soulagé… etc. » répétées de dindon en dindon, pour la énième version de la même farce.

Ne jamais oublier que focaliser l’attention sur le coupable (surtout non présumé) est bien plus théâtral, valorisant qu’en appeler au respect et à la juste compensation des victimes. Car il y a toujours « des victimes volontairement ignorées ».

Mais alors ce serait « rabaisser » les grands juges au « petit rôle » d’assistante sociale ! Quelle misère ! Quel déni de justice ! Quelle offense au tribunal ! (Pardon aux assistantes sociales qui remplissent un fantastique rôle dans la société, d’autant plus que méprisé ou ignoré !)

Et après, ils ont le culot de s’indigner si l’on pointe du doigt leurs mentonnades hautaines, leurs raideurs outrageantes ! Leurs sourcils méprisants. Quelle ignorance de la vraie vie ! Quel gâchis !

Il manque toujours un acte au théâtre de la justice, celui de la paix sociale.

LA REVUE DES DEUX MONDES

Je ne peux que souscrire aussi à l’éditorial de Valérie Toranian dont je cite quelques extraits.[4] 

« Dans son communiqué, la Cour de cassation écrit : “le juge ne peut distinguer là où le législateur a choisi de ne pas distinguer”. Autrement dit : ne nous reprochez pas d’appliquer strictement la loi, adressez-vous au législateur. Et tant pis si le message envoyé à travers ce jugement est : plus on se drogue, moins on est responsable pénalement… »

« L’émotion ne doit pas primer lorsque la justice rend le droit. Mais ne tournons pas autour du pot : la justice dit le droit comme elle l’entend. Pour un cas plaidé, dix verdicts possibles, tous conformes avec le droit. La Cour de cassation se lave les mains et se retranche derrière l’article 122-1. »

« Comment peut-on à la fois commettre un crime antisémite, c’est-à-dire avoir conscience de la nature de son acte, tout en étant jugé irresponsable ? Sauf à considérer que l’antisémitisme est une « folie » qui ne peut se juger car elle relève de la psychiatrie. Donc, Mohamed Merah assassin des enfants juifs de Toulouse irresponsable ? Amedy Coulibaly et les frères Kouachi irresponsables ? S’ils étaient sortis vivants de leurs crimes, ils seraient en train de se faire « soigner » en asile psychiatrique ? Quelque chose ne tourne pas rond. »

« Pourquoi laisser entendre que les experts ont unanimement jugé l’irresponsabilité pénale alors que le Dr Zagury, expert renommé, a retenu l’altération et non l’abolition du discernement ? »

« Il y a le droit, certes. Mais il y a aussi l’impensé et le non-dit dans cette affaire. La violence de cet antisémitisme islamiste qui n’est pas du délire mais une construction idéologique des fondamentalistes qui s’appuie sur une interprétation littérale du Coran. Ce qui gêne tous ceux qui nous expliquent que l’islam n’est qu’une religion de paix. »

MAIS NOUS SOMMES SAUVÉS

Emmanuel Macron l’a dit : « Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors “comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale. Sur ce sujet, je souhaite que le Garde des Sceaux présente au plus vite un changement de la loi. Là aussi, pas de fausse impunité. »

Sans même insister sur la très théorique et hallucinatoire séparation des pouvoirs, il faut traduire le message olympien : on rajoutera quelques couches à cet enfant non éduqué qu’est le Code pénal. Autant le dire, ça ne sent pas bon, et ça ne changera pas.

[1] https://www.marianne.net/societe/police-et-justice/lun-des-experts-psy-de-laffaire-sarah-halimi-se-defend-lirresponsabilite-penale-simposait?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20210419&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiNTk4MGVmZDc2ZWZmZjQ4MWJjZTI2Mjk0MjZiNDRhYWIifQ%3D%3D

 

[2] https://tendances.orange.fr/people/la-vie-des-people/diaporama-10-people-qui-fument-du-cannabis-et-qui-ne-s-en-cachent-pas-CNT000001knhTc/-64a9d854f6481162f6d2fe79d03de27f.html#plmAnchor

[3] Rabelais. Pantagruel, Le Quint Livre.

[4] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/affaire-sarah-halimi-cannabis-et-permis-de-tuer/