BUREAUCRATIE MORTELLE (3) : L’EXAMEN DE MINUIT

ROYAUME DES TÉNÈBRES
ROYAUME DES TÉNÈBRES

LA VERSION DU JOUR

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement les engage
À se rappeler quel usage
Ils firent des jours qui s’enfuient :
En bureaucratie frénétique,
L’un suivant l’autre, ils ont,
Sans recevoir aucun savon
Mené le train des maléfiques.

Ils ont sanctifié leurs abus,
Leurs actions les plus méprisables !
Comme des parasites à la table
De quelque monstrueux Fiscus,
Ils n’ont cessé, flattant la brute,
Dignes adeptes du Démon,
D’insulter ce que nous vivons
En flattant ce qui nous rebute ; 

Ils ont affligé, ces bourreaux,
Les faibles qu’à tort ils méprisent ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise du fond des bureaux,
Pondu leur stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de leur putréfaction
Béni la blafarde lumière.

 Sans fin, ils iront, pour noyer
Leurs vertiges dans leurs délires,
Prêtres orgueilleux de l’empire,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Boire sans soif et manger sans faim !
— Vite soufflons la lampe, afin
De les jeter dans les ténèbres !

UN PEU DE SÉRIEUX

Les amoureux de poésie française auront compris que Baudelaire m’avait aidé, « à l’insu de son plein gré », comme il n’aurait pu l’imaginer. Ce poème, « L’examen de minuit », est apparu dans Les Fleurs du mal, en 1868. Il est donc posthume. Mais, tout bien considéré, le recueil complet fut l’ouvrage de sa vie. Elle fut, certes dissolue, mais jamais sans passion ni flamboyance ; au point de lui valoir l’opprobre des « bien-pensants » dès la première parution du recueil en 1857, jusqu’aux poursuites pour offense et outrage, autant à la morale religieuse que publique, l’ensemble sanctifié comme « bonnes mœurs » de l’époque.

Victor Hugo le conforte, voyant en sa condamnation une sorte de décoration accordée par le régime. En somme, le grand homme prévoyait l’ouverture de la 17e chambre correctionnelle de Paris, ou « chambre de la presse ».

Pour nous remettre dans l’ambiance, voici la version de 1868 de « L’examen de minuit »

LA VERSION DES SIÈCLES

La pendule, sonnant minuit
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière

Enfin, nous avons pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !