LA MORT DU LOUP AXEL KAHN

 

AXEL KAHN, CHEMINS
AXEL KAHN, CHEMINS

Nous apprenons ce 6 juillet 2021 le décès du Pr Axel Kahn. Nous l’apprenons, mais nous l’attendions. Il aurait fallu être sourd et aveugle pour ne pas y être préparé. Les médias ont fait le travail attendu. Attendu et nécessaire, en ces temps covidiens.

Il fut certes un professeur renommé en sa discipline de génétique, et même un peu plus que cela. L’intelligence ne se limite ni à la médecine, ni à la génétique. Elle est cette merveilleuse faculté qu’il faut savoir nourrir et dépasser pour l’enrichir et porter au pinacle la statue qu’on souhaite laisser.

Il eut tout de même quelques appuis complémentaires. Car il faut méconnaître ou vouloir étouffer l’histoire de la France contemporaine, si l’on oublie de mentionner que son passage au parti communiste, puis au parti socialiste, n’a guère entravé sa carrière.

Et là encore, qui peut y trouver à redire ? Personne, car nul, atteignant une certaine hauteur, ne refuse un pas supplémentaire. Il y a tant de raisons à cela, et l’exemplarité est bien utile pour cacher les autres. Mais ici encore, admettons que sa mort fut d’un stoïcien, qu’il participa sans démériter au concours où brillèrent, de bien des façons et en bien des lieux, Le Cyrano de Rostand (le père d’un autre célèbre généticien), Sénèque, Pierre Brossolette, Mishima et tant d’autres, qui choisirent une autre voie, ou même Vigny, dont il sera question plus loin.

Pourtant, dans cette vie qui sera bientôt donnée en exemple aux enfants des écoles, on va oublier ou négliger quelques petites choses.

LA CHOSE LITTÉRAIRE EN UN TROU D’EAU

La première est d’ordre littéraire. On la trouve dans son livre intitulé Chemins[1]. Il y raconte comment, petit garçon, encore plus petit que les autres de la colonie de vacances à Saint-Maurice-la-Fougereuse, il va se baigner avec le groupe dans un trou d’eau connu sous le nom de La Raquette. Il s’avance, un peu trop, et coule. Mais au lieu de se débattre, comme chacun pourrait s’y attendre, il se laisse aller. Écoutons-le :

« Les quelques secondes, trente ou quarante peut-être, passées sous l’eau sont restées gravées dans ma mémoire, je ne les crois pas beaucoup altérées par le temps. Je ne fais aucun geste, aucun mouvement et attends. Bien vite j’ai la certitude que je ne remonterai pas, que je vais mourir. Je suis encore fort pieux, à l’époque. L’image s’impose dans mon esprit, d’une grande clarté presque désirable, elle dissipe en un instant l’inquiétante et froide pénombre du bas-fond où je suis tombé. C’est donc cela, pensé-je. Alors, allons-y. Je rejette l’air emprisonné dans mes poumons et me prépare à une profonde inspiration. »

Il sera repêché in extremis ­ c’est la juste expression – par son frère aîné, qui deviendra le bien connu Jean-François Kahn, lui aussi communiste, puis créateur et directeur de L’Événement du jeudi, puis de Marianne. Comme cela se dit parfois, « on a oublié d’être bête, dans cette famille ». Si, de plus, on ajoute le troisième frère chimiste…

Quoi qu’il en soit, Axel, devenu grand, et cheminant, continue :

« Je m’interroge aussi sur ma surprenante passivité lorsque j’ai coulé : pas un battement de jambes, pas un mouvement, une immobilité de statue. Sans doute me serais-je débattu si j’avais commencé à inspirer de l’eau, mais là, rien. Ce comportement étrange m’apparaît comme la première manifestation d’un trait de caractère dont je ne me suis jamais départi, le fatalisme. Je ne cherche pas la mort, ne la désire pas, mais elle ne m’a, en ce qui me concerne, jamais effrayé. Pourtant, cette sérénité à la pensée de la Camarde n’a plus rien à voir avec l’attente d’une félicité céleste ! Elle est une vieille compagne de mon métier de médecin, je, l’ai combattue comme je savais le faire. Premier praticien de la famille, il m’est échu de soulager les miens qui s’apprêtent à la connaître. Ce sera mon cas quand le moment sera venu, je ne perds nulle énergie à m’évertuer d’en reculer l’instant. »

UN DE NOS GRANDS POÈTES

La deuxième « petite chose » tout aussi littéraire, nous mène au XIXe siècle. Je lis un peu partout qu’il fit de Vigny et de « La Mort du loup », son ultime bréviaire. On pourrait plus mal choisir. Quel lycéen des temps anciens – je suis sûr que j’aurais aimé en discuter avec lui – n’a pas vibré au son de ce drame de chasse, dont nous sommes tous le gibier.

Mais, car il y a toujours un mais, je crains que ce loup ne se soit laissé aller, sur son dernier chemin, à prendre la mauvaise tournure d’un vieux renard.

Il me semble bien, qu’il lança quelques attaques, peu stoïciennes, à une certaine Alexandra Henrion-Caude qui fut son élève, et qui prit d’autres chemins de connaissance, covid aidant, mais pas seulement.

Qui sait ? Qui veut savoir quels dissentiments furent à l’origine de cette brouille ? Pas moi. Mais qui, ayant été abreuvé par les médias dominants du portrait flatteur de l’un et des exécrations envers l’autre, ne souhaiterait tirer quelques fils de cette pelote un peu trop emmêlée ? Eh bien ! Je propose au moins un fil, lié à la couronne d’un certain virus et à son mal nommé « vaccin ».

Dans cette ambiance où le covid a atteint de frénésie publicitaire et racoleuse tant de politiques si peu glorieux et tant de « grands savants » un peu « dégrandis » par leurs attitudes, je me demande si le professeur de génétique Axel Kahn n’a pas voulu « descendre » la spécialiste d’épigénétique qu’est Alexandra Henrion-Caude.

Car, si la génétique a fait tant de progrès, et en fera encore, elle ne peut cacher ses zones d’ombres et ses impasses. Normal, direz-vous, car toute science pose bien plus de questions qu’elle n’en résout. Oui, et encore plus normal comme explication, si l’on voit que l’épigénétique apporte bien des réponses à ces devinettes qui laissent pantois les généticiens.

Une piste pour une pomme de discorde ? Pourquoi pas ? Mais jeter une pierre sur le jeteur de pomme ? Certainement pas. Il faut bien garder un petit défaut pour rester humain. Et, ne serait-ce pas une façon comme une autre de laisser un petit caillou pour montrer le chemin ? Permettez-moi cependant de ne pas trop prier les saints de vitraux médiatiques.

[1] 2018, Stock, pp. 23 et suiv.