HIER, AU SOLEIL

LE CANAL SAINT-MARTIN PAR JEAN-CHARLES DECOUDUN
LE CANAL SAINT-MARTIN PAR JEAN-CHARLES DECOUDUN

 

Hier, un homme se promenait au soleil d’après-midi. Une place tranquille. À quelques pas du canal Saint-Martin où il y a foule. Foule assoiffée de soleil, de bien-être. Flâner, s’asseoir sur les bords, courir, rouler sur les berges barrées au voitures. Rien que de très normal. La vie en liberté… liberté surveillée.

Lui, c’est un Lorrain. Massif, yeux bleus, pâles, une tête ronde qui dit l’entêtement et la gentillesse, et la parole à déchiffrer. On ne se plaint pas. Elle, sa femme, est du genre menu qui parle, qui s’inquiète, qui parle encore, et s’inquiète toujours. Le virus fait peur. Les morts font peur. L’incertitude fait peur. Que serait une vie sans peur ? Ils sont sortis pour profiter du beau temps, faire quelques courses tranquilles. Bien sûr, il ne marche pas vite. Le cœur… le traitement l’a amélioré. Le pace-maker est en place, bien surveillé. Le traitement est bien suivi. Mais rien n’est parfait. Il y a juste cet essoufflement, inhabituel. Là aussi, le nouveau traitement est efficace. Un peu de fatigue. On s’assoit. On repart. On s’assoit. On repart.

Il y a trois mois, il avait été « diagnostiqué positif ». On ne dit même plus à quoi. Tout le monde sait. Tout le monde doit savoir, sous peine de regard interrogateur (au moins), méprisant (la norme). L’infirmière avait décrété le blocus dans l’appartement. On ne discute pas ! La vie n’a qu’à se plier ! Mais enfin, qui commande ici ? À question simple réponse vitale : l’inquiétude en boucle, le petit appartement qui refuse de se dédoubler, d’accepter des barricades. Et allez séparer un couple de cinquante ans ! Résultat moral garanti. Deux semaines plus tard : résultat invalidé. Soupirs, sourires. Mais on a eu chaud. À tous les sens. Ah, si seulement l’infirmière avait préconisé d’ouvrir les fenêtres en grand ! Mais prescrire le plus simple ! Allons ! Quand la science parle, ce n’est pas de broutilles, c’est de haut, et non à ras de terre.

La science, encore la science, toujours la science, celle des morts et de la peur. Où est la vie ? La vie est devenue cette barricade où le grotesque n’est pas le décor des masques, mais le masque lui-même que les citoyens consciencieux arborent, redressés, fiers de leur état de « résistants », habitués de la pétoche, agressifs envers qui ne s’affuble pas au centimètre près du petit rectangle de la nouvelle religion, mais courbant vite le dos. Attention ! J’ai vu passer un virus ! Aux abris ! Maintenant, on met « le » masque. Par habitude. Sans y réfléchir. La cervelle humaine est plastique. Mais il devrait y avoir des limites à la tolérance. Décidément, la France en est devenue la grande maison. Le masque s’adapte très bien au coq gaulois, bec compris. On expire du gaz carbonique. On le reprend. On s’en gonfle les poumons. C’est bio ! Ça diminue l’empreinte carbone. C’est bon pour la planète. Ils n’entendent même pas qu’elle se marre, la planète, elle se bidonne.

Ils ont donc continué leur petit bonhomme de chemin. Bien contents, bien protégés. Sous le masque, le vaccin. Tout récent. Il l’avait annoncé par téléphone à qui avait dit « Attention. Trop de complications ! Dans ton cas… » Et puis deux semaines plus tard, la voix triomphante, mélange de fierté, de soulagement, d’indépendance, lui avait annoncé : « On l’a eu ce vaccin, finalement ! »

Finalement. Tout est dans l’adverbe. Ce finalement d’il y a quelques jours.

Ils l’ont finalement reprise, leur promenade, masqués, protégés, vaccinés, et il est tombé. Elle précise, inspirée : « Comme un paquet de coton hydrophile ». L’image est parlante de qui ne parlait déjà plus.

Celui qui avait dit « Attention  au vaccin » a retenu ses mots : « J’avais bien dit que… » Ne rajouter ni culpabilité ni peur à la peine.  Hippocrate, toujours. Et pourtant…

De toute façon, bien que décédé sur la voie publique, il n’y aura pas d’autopsie. Nous ne serons pas surpris de la ritournelle obligatoire : « En l’état, il n’y a pas de lien avec le vaccin. » Une phrase à corriger : « En l’absence de toute recherche, pourtant légalement obligatoire… »

Que peut-il faire, celui qui avait bousculé, et même plus, ces cardiologues hésitants dopés aux QCM et aux interrogatoires bâclés (On ne sait pas… on va voir… dans trois mois…),  qui leur avait démontré leur incapacité à interroger à fond un tel bonhomme, à dépasser la carapace de son anxiété ? Que reste-t-il, sinon la satisfaction d’avoir imposé ce pace-maker et ces trois stents qui lui auront donné trois ans de vie ?

Presque rien. Sauf… Encore une petite chose. Adieu mon cousin… À Dieu…