
Confinement trois, jour un ! Envol des aberrations et records d’altitude battus.
D’abord le vaudeville de l’attestation dérogatoire, aux 15 motifs embrouillés sur deux pages. Décollage en urgence de la porte-parole du ministère de l’Intérieur, Camille Chaize, avec des bombes de fort tonnage, et une foirade assumée :
« On a essayé de se caler sur le bassin de vie des personnes. »
L’image m’a parue osée, voire sexigenrée, culbutante. Le « bassin de vie »… parlait-elle de celui qu’on glisse sous les fesses des alités dans le besoin ? Ou du petit bassin, avec ses organes reproductifs ? Ou encore du postérieur qui doit l’obséder, vu ses agitations de chaisière prise de prurit mal placé ? Je n’ai pas résolu la question, mais je suis ses conseils. Pour preuve, la « pédagogie et la tolérance » que j’exprime par ces lignes en lui conseillant un cours d’immersion dans la vie réelle, comme je l’ai vécu hier.
Car si je comprends bien, il faut déroger d’une façon hors couvre-feu, et d’une autre pendant le couvre-feu, fournir jusqu’à son lieu de naissance, dater, préciser l’heure, embarquer toutes les attestations requises. Mais mon chien refuse de la signer. Il s’estime ostracisé, racichiennisé. Et il me le prouve :
–– Un petit kilomètre de liberté surveillée pour moi qui suis un athlète accompli, et dix kilomètres pour des gamins qui rechignent à sortir du canapé, qu’on emmène à l’école en voiture, et qui se bâfrent de junk food !
Là, je ne pouvais lui donner tort. J’ai voulu le prendre par la douceur :
–– Tu pourrais utiliser un langage plus châtié.
Catastrophe ! Il a montré les crocs :
–– Moi châtié ? Pour qui tu me prends, bipède macronosoluble ? Je n’ai rien à voir avec ces minous agités, ces fourrures qui se tortillent à la demande. Moi châtié ! Et pourquoi pas châtré, tant que tu y es ?
Ça partait mal. J’ai tenté de lui expliquer :
–– Tout ça à cause d’une bande de cuistres obsédés à vouloir encadrer la vie, la vraie vie dans leurs grilles de codage et leur charabia…
J’ai entendu un aboiement affirmé :
–– Tu continues, me dit Mat (mon chien s’appelle Mat). Maintenant tu me traites de charabia. Tu veux vraiment que je quitte la maison ? Que je te laisse avec la minette dévergondée ?
Je lui ai expliqué le sens du mot charabia que j’appliquais au verbiage d’autres bipèdes. Il a réfléchi, et m’a regardé, droit dans les yeux :
–– Alors, tu n’es pas un bipède macronosoluble ?
Mat est un peu brusque, mais intelligent. Je lui ai tendu ma patte, symboliquement :
–– Non, parfaitement macrono-insoluble. Je t’expliquerai plus tard.
–– Tu me rassures. Je te comprends maintenant.
Il a plissé ses babines, et repris :
» Tu sais, tes macronosolubles, ils seraient capables d’écrire cinq pages pour expliquer comment tu dois aller pisser…
J’ai sursauté. Je n’ai pas l’habitude de discuter de ces détails intimes avec mon chien. Et même quand nous sortons, quand il… s’occupe près d’un arbre, je détourne le regard.
–– Enfin, Mat, tu exagères !
Il poursuit, indifférent, rigolard dans ses moustaches :
–– Eh bien, avec des animaux pareils (je le cite, il a dit « animaux »), et cinq pages de charabia, tu finiras par pisser dans ton caleçon.
Il a pris sa laisse, me ramenant aux nécessités de la nature. Il faisait beau. Nous avons marché x kilomètres.

