
Éric Zemmour était à Pleurtuit, accueilli par Raynald Secher en pays gallo ce 29 octobre 2021. Pleurtuit est une commune rurale, dénomination liée à son faible peuplement (moins de 7000 habitants), non loin de Dinard, bordant l’estuaire de la Rance, et connue pour sa spécialité gourmande : les craquelins.
Sont-ce les fameux craquelins qui ont attiré Éric Zemmour ? Il faudra un jour lui poser la question. Mais, la gourmandise est-elle un péché si grave qu’il faille jeter à la mer toutes les spécialités françaises ? Honte au nutritionniste maniaque qui se laisserait aller à une telle croisade !
PRÉAMBULE
En fait, l’ambiance était sympathique, les deux compères, Raynald et Éric, se tutoyant comme de vieux amis, en dépit de leurs divergences historiques. Ils y reviendront pour insister, logiquement, sur les vertus de la vraie connaissance, nécessaire pour discuter entre amis sur des points que des ennemis bornés tenteraient de résoudre par des arguments « frappants ». Rien que cette idée mériterait un long développement.
Par exemple, Éric – pardon pour cette familiarité – développa le thème des relations parfois brutales entre la nation (dont Paris concentre les pouvoirs) et les pouvoirs locaux. Et Dieu sait qu’en cette région le pouvoir central n’hésita pas à organiser un génocide, dont Raynald Sécher a traité dans sa partie vendéenne, et au-delà.
Je profite de ces quelques lignes pour le remercier des quelques propos que nous échangeâmes au cours d’un congrès passionnant.
Éric – imaginons qu’il m’ait donné la permission de l’appeler ainsi – commença par un éloge de Taine qui le vaccina sur la Révolution française. Au fond, rappela-t-il, il ne faut pas oublier que le totalitarisme des Jacobins ne fut qu’une grande opération immobilière destinée à occuper les hôtels particuliers des aristocrates.
Et il amende son propos en souhaitant que la querelle entre Jacobins et Girondins débouche sur une synthèse qui reste encore à trouver.
Au passage, bien qu’il n’en ait pas parlé, je souligne cette dernière phrase qui, à elle seule, vaut tout un « programme » politique.
Et dire que certains sourds et aveugles de profession lui dénient la capacité d’en présenter un.
Laissons les mérinos s’exprimer ! Et passons au corps de la réunion, qui comprendra quatre thèmes.
PREMIER THÈME : LE PATRIMOINE
Notre patrimoine est négligé depuis une quarantaine d’années, dit-il, et ce n’est pas un hasard. Il insiste : il y a eu un avant et un après Samuel Paty. De la même façon il y a un avant et un après l’incendie de Notre-Dame de Paris. Il y eut certes le choc du World Trade Center brûlant et de ses trois mille morts. Mais le monde fut choqué car Notre-Dame, représentait un lien spirituel commun qui n’a rien à voir avec les constructions du post-modernisme.
LE BEAU FRANÇAIS
Il a aussi célébré ce qu’il faut d’abord sauver : le « beau français ». Ce « beau français » inclut la musique, la peinture, l’architecture, et remonte aux héritages grec et romain, que le christianisme a soutenu et développé.
Car rappelle-t-il, avec Michelet comme témoin : « la France fut d’abord la conquête de l’Église.
Il évoque ses jeunes années de Parisien, arpentant les rues de la capitale, qui lui firent découvrir les bases de sa culture artistique et historique, qui étaient assez maigres à l’époque.
Il revient sur ce « beau français » en évoquant Louis XIX convoquant Le Bernin, le célèbre architecte, et refusant l’une de ses propositions car trop proche de l’art italien, pas assez représentative de l’art français.
Oui, dit-il, il existe un style national, mais on l’a oublié.
Ainsi la première chose serait de remettre la tradition au premier plan.
Et, poussant la démonstration : tout est beau jusqu’à 1930. Mais depuis 1945 tout est moche, à Paris, ou hors de propos, gâche la beauté qui existait avant. Il revient sur la « Pyramide du Louvre ». Ce n’est pas qu’elle soit laide. Mais elle n’est pas à « sa place ».
Alors une question s’impose : pourquoi a-ton perdu le goût de faire du beau ?
C’est que les grands architectes modernes dédaignent le beau, et même, le méprisent. Cette arrogance, dit-il, est fascinante. Elle oblige à s’interroger. Car remplacer le beau par la culture du geste, de la transgression, reste une question majeure.
Certes, il existe encore des îlots de style classique, mais ils sont marginalisés par les officiels.
LA CRÉATION DU MINISTÈRE DE LA CULTURE
Éric – les liens intellectuels et originels nous rapprochent – revient sur l’action de Malraux, son classement des façades (j’évoque comme souvenir personnel le blanchissement des immeubles parisiens, car Paris, ne l’oublions pas, était noir de crasse en 1960).
À l’époque, il s’agissait de démocratiser la culture, par la création des dites « Maisons de la culture ». Et cela fonctionna grâce à la télévision, ses pièces de théâtre, ses feuilletons historiques. Je serais prêt, ici à revenir sur les merveilleux souvenirs de cette époque, mais ce n’est pas à moi de parler. Enfin, pas trop. Laissons Éric nous étonner.
Cette démocratisation de la culture, dit-il, fonctionna assez bien jusqu’à Jack Lang. Et il explique le bonhomme par le profond décalage entre ce qu’il détestait et a finalement toléré et encensé par démagogie.
Au passage, lui qui a connu les personnages en vue (trop en vue ?) insiste sur ce point : tous partis confondus, il est extraordinaire de constater le décalage entre le discours privé et le discours public. Et cela finit par donner la détestation de la classe politique. Intéressante leçon de « communication » à rebours que bien des politiques devraient s’injecter à forte dose. On peu mentir un peu à beaucoup, beaucoup à un petit nombre, mais on ne peut pas mentir beaucoup au plus grand nombre. Eh bien, nous en avons marre des menteurs (avis personnel, assez partagé me semble-t-il).
QUE FAIRE ?
Éric – profitons de l’appeler par son prénom avant qu’il n’accède à de plus hautes fonctions – est clair : il faut relancer le ministère de la Culture sur la voie du patrimoine. Donc, reléguer assez loin le parisiano-mondialisme. Au besoin, supprimer ce ministère, en faire un secrétariat d’État au patrimoine, marginaliser l’art dit contemporain des aides de l’État, en clair, cesser de le cautionner.
Il revient alors sur les expositions de Jeff Koons au château de Versailles. Il ne s’agit que que d’une spéculation cautionnée par la beauté de l’espace environnant, et magnifiée par le nombre de visiteurs du château, habilement déguisés en admirateurs du dit Jeff.
Alors, lui, qui n’a rien d’un imbécile, profite de son argent ainsi ratissé, et s’achète du mobilier du XVIIIe siècle dans lequel il vit.
En quelque sorte, il faut cesser d’être les « idiots utiles » (les communistes ayant encore un peu de mémoire apprécieront), les idiots utiles, donc, de l’art contemporain et de ses spéculations. Au total, revaloriser l’art et le goût.
PETITE LEÇON DE GÉOPOLITIQUE ARTISTIQUE
C’est ici que l’homme politique complet se découvre. Éric nous ramène au XXe siècle, au moins à ses débuts, quand la France était la capitale mondiale de l’art, même moderne. Cela n’a pas plu aux USA qui ont décidé d’entrer dans la danse.
C’est surtout à partir de la révolution soviétique qu’ils ont lancé l’art contemporain pour faire pièce à l’art communiste, le fameux « réalsoc ». La ville de New York et les conseils habiles de la CIA ont drainé vers eux les ex-communistes qui avaient fui le nouveau « paradis ». Ils jouèrent ainsi la puissance américaine contre Paris et l’URSS.
Mais aujourd’hui, la Russie et la Chine se réveillent, ne veulent plus se soumettre à la laideur de l’art contemporain. Leurs États se mettent au service du retour à l’art traditionnel, et viennent sur le marché mondial. (Mes visites dans des galeries de Saint-Pétersbourg m’autorisent à valider cette assertion).
EN CONCLUSION SUR LE PATRIMOINE
Espérons qu’Éric Zemmour – soyons plus protocolaire – supprimera le ministère de la Culture pour le remplacer par celui du Patrimoine. Bref, qu’il sera à la bonne place pour faire de bonnes choses.
À suivre…

